Dewaere for ever


DANS LE RÉTRO - souvenirs et autres madeleines


Patrick Dewaere aurait 72 ans aujourd’hui, si. 
Enfin, vous savez. S’il n’y avait pas eu tous ces coups, répétés, frappés implacablement au cœur d’un chevalier sans armure. Jusqu’aux derniers, impasse du Moulin-Vert en juillet 1982 : un mystérieux coup de fil et un coup de carabine. Fatals.
Donc, Dewaere aurait 72 ans, et que ferait-il ? Coiffé d’une chapka en peau de renne, aurait-il pris trente kilos et rejoint Gérard Depardieu dans sa retraite de Russie ? Se cacherait-il, terré au fond d’une dame-jeanne, avec son ami Renaud ? Ou, pire encore, aurait-on fini par l’apercevoir dans un film de Guillaume Canet, faisant l’aveu, au détour d’une promo dans les médias, qu’il trouve notre jeune Président très talentueux ? Inimaginable. Patrick Dewaere, et c’est tant mieux, échappe à ces visions d’horreur. Il a 35 ans pour l’éternité. Il est à jamais cet acteur libre des seventies, insigne malgré lui d’une époque bénie du cinéma français, et de mon enfance, tout aussi bénie, que ses histoires sur pellicule exhument en faisant remonter des odeurs familières de tabac froid qui collent aux doigts. Des odeurs et des images disparues de vieilles bagnoles à la toux grasse, de torses virils moulés dans des blousons trop courts, de téléphones à cadran et de cafetières sans capsules.

"La plaie et le couteau, et la victime et le bourreau" (Baudelaire)

Évidemment, il est impossible de retracer en quelques lignes la carrière de ce génie du cinéma, même si, interrompue brutalement, elle n’est finalement pas si longue. Pas si longue mais presque sans fausse note. Surtout à partir des Valseuses : Hôtel des Amériques, le Juge Fayard dit « le Shérif », Adieu poulet, Mille milliards de dollars. Picorez autant que vous voulez parmi ces titres de Blier, Téchiné, Granier-Deferre, Luc Béraud ou Henri Verneuil, vous ne le prendrez pas en défaut. Sans chiqué, tout entier à ses rôles, Dewaere rend crédible chaque partition qui lui tombe entre les mains, parce que c’est lui, à la fois fragile et violent, doux et hyperémotif, qu’il emmène uniment dans chacune de ces fictions. Lui qu’il abandonne aux scénarios les plus atroces, victime expiatoire dans Coup de tête de Jean-Jacques Annaud – où il incarne un footballeur injustement accusé de viol par les notables de la petite ville de Trincamp – mais tortionnaire dans la Meilleure Façon de marcher de Claude Miller, en moniteur de colo à la sexualité trouble, harcelant son collègue joué par Patrick Bouchitey. Pour ma part, j’ai une tendresse particulière pour les deux films de Maurice Dugowson, sortis en 1975 et 1976 : Lily aime-moi et F… comme Fairbanks.

Avec Miou-Miou dans F... comme Fairbanks © D.R.

D comme Dugowson et Dewaere

D’abord, parce que Miou-Miou y resplendit. Du temps de ses blondes amours avec Patrick dans le premier, puis en pleine crise de séparation, dans le second, qui pourtant montre le couple très épris à l’écran. Ensuite, parce que Patrick Dewaere s’y révèle au top de sa séduction. 
Dans Lily, il n’est pas encore le loser de l’histoire, laissant la douleur d’une rupture sentimentale et l’intuition d’une vie manquée à Rufus. Boxeur-poète, il dort dans les arbres et déclame des vers à la lune, sous les fenêtres de la belle Zouzou (icône telle qu’ont su en inventer les années 1970). Doux dingue au regard qui déshabille, proche  – pour les plus jeunes – du Johnny Depp de Benny et Joon ou d’Arizona Dream, il est ce libertaire qui s’ignore, et qui entraîne Rufus et Jean-Michel Folon dans une bordée friendly inoubliable. Avec F… comme Fairbanks, à la meilleure réputation encore, la métamorphose s’écrit imperceptiblement sur la toile blanche…  Irrésistible au début, avec son allure d'oiseau tombé du nid, Dewaere glisse doucement du non-conformiste attachant au déclassé désespérant. Chômage, errance urbaine, aigreur et jalousie dessinent finalement le portrait d’un inadapté social, étranger partout, surtout au sein de sa famille. Portrait que la suite de sa filmographie ne va cesser de reproduire de manière compulsive. 

Un mauvais fils de Claude Sautet avec Yves Robert © D.R.

Au nom du père et du fils…

Trois exemples, trois chefs-d’œuvre : Un mauvais fils de Claude Sautet ou l’histoire d’une relation impossible entre un père et son unique garçon. Yves Robert, caparaçonné dans une douleur bien étanche, fait face à un Dewaere, ex-drogué et dealer pénitent, cherchant l’absolution dans la recherche d'un emploi. Et le salut dans les yeux délavés de Brigitte Fossey.
Dans Beau-père, troisième film avec Bertrand Blier, dans lequel il incarne cette fois un pianiste raté (rappelons que Patrick Dewaere rêvait de percer dans la musique), son rôle est de succomber assez minablement aux avances de sa lolita de belle-fille (Ariel Besse). Mais c’est Alain Corneau avec Série noire en 1979 qui réalise le portrait le plus fidèle de l’artiste, puisant dans sa vulnérabilité, sa détresse et ses accès de fureur, le sujet même de son œuvre. Point d’orgue : cette scène d’une violence inouïe où, comme un taurillon devant la muleta, il jette sa tête contre la portière d’une voiture. Hélas, malgré les cinq nominations du film cette année-là, la performance ne suffira pas à décrocher un César. Si, grâce à Tous les matins du monde, Alain Corneau tiendra sa revanche en 1992 (avec, dans la distribution, quelle ironie ! Gérard Depardieu, éternel rival de Dewaere…), lui, le mal-aimé du landerneau, n’aura pas cette chance. Aujourd’hui, le talent de l’acteur ne fait plus débat. Comme l’a écrit Albert Camus : « Il n’est pas de destin qui ne surmonte le mépris. » 

Bénédicte Soula