La 7e vie de Patti Smith (Théâtre Sorano)



ÉTATS CRITIQUES - théâtre, cinéma et littérature

« Here she comes walkin’ down the street, here she comes comin’ through my door, here she comes crawlin’ up my stair »

Tenue masculine, cheveux décolorés, l’actrice Marie Sophie Ferdane émerge de l’obscurité, promène sa silhouette mince et androgyne sur le plateau avant de poser sa voix grave et envoutante sur les mots de l’autrice Claudine Galéa. Déjà le public est saisi par les lumières hypnotiques d’un concert de rock, soulevé par les vagues lancinantes et hallucinatoires des riffs de guitares et happé par la fièvre collective et amoureuse tendue vers l’idole. « Patti, Patti, Patti, Patti, Patti… »

© Christophe Raynaud de Lage
Performance à la fois musicale et théâtrale, « La 7e vie de Patti Smith » fait s’entrecroiser deux portraits féminins : celui d’une jeune fille de la banlieue de Marseille, complexée, anorexique, homosexuelle, qui choisira plus tard de coucher dans des ouvrages de théâtre les mots enfermés dans son corps et celui de la première icône féminine rock : Patti Smith, incarnation de la liberté, de la rébellion et de l’engagement. Dans ce dialogue onirique entre l’artiste américaine de 30 ans et l’adolescente fragile de 16 ans qui pour la première fois en 1976 entend sa voix entrer en elle avec la chanson « Gloria », se dessine une correspondance secrète. De ces fictions nécessaires à l’heure difficile de l’adolescence, pour s’arracher à l’ennui, rêver, s’inventer, se construire, devenir. En quête de sa propre vérité et identité, la jeune fille renversée par la puissance, l’indépendance et la créativité de son idole, plonge dans le vertige du parcours fulgurant de celle qui comme un chat aux vies successives se réinvente sans cesse : peintre, poétesse, photographe, chanteuse, musicienne, dramaturge, militante activiste…  Le texte à la plume inquiète et ardente ne renie pas ses accents autobiographiques. Claudine Galéa dessine ici son destin en parallèle avec l’existence de la star dans une adresse à la première personne jouant à confondre les narratrices : deux femmes unies par le même sentiment de solitude et une remise en question permanente, sur leur art et sur l’amour. On fera sien ce « je » troublant, pour peu qu’on ait été soi-même un jour foudroyé par l’incandescence d’une étoile, à la poursuite dans son sillage de sa propre émancipation.
Habitée, Marie Sophie Ferdane entremêle les voix des deux héroïnes dans un spoken word continu, un flux scandé, rythmé, répétitif, que l’on suit à pas feutré, suspendu à chaque mot du texte qu’elle tient en main. Féline, d’un magnétisme sexuel qui ne dit pas son genre, elle vampirise le plateau, danse, saute, chante a cappella et interprète même dans une vérité nue à vous transpercer l’âme « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans ». Parfois, un sourire renversant illumine son visage pour s’adresser au public ou à ses deux musiciens. Entre deux sessions rugueuses et électriques, les guitaristes Thomas Fernier et Sébastien Martel s’amusent à égrener des informations biographiques sur Patti Smith, ses amours et ses compagnonnages dont les noms sont Robert Mapplethorpe, Sam Shepard, Janis Joplin, Bob Dylan, John Cale, Bruce Springsteen…
Le metteur en scène Benoit Bradel a été séduit par cette fiction radiophonique écrite en 2008 par Claudine Galéa, devenue par la suite un livre sublimement intitulé « Le Corps plein d’un rêve ». De ce matériau, il a façonné une forme rock et sexy, d’un féminisme qui s’impose à tous égards. Fan ou non de Patti Smith, on sort électrisé par cette ode à la liberté et à être soi.  Comme une envie de chevaucher à cru sa propre existence. When suddenly Johnny gets the feeling he’s being surrounded by horses horses horses horses coming in all directions, white shining, silver studs with their nose in flames, he saw horses, horses, horses, horses, horses…

Sarah Authesserre

Du 9 au 11 octobre au Théâtre Sorano

Un projet de Benoît Bradel 

Performance musicale et théâtrale d’après le roman Le Corps plein d’un rêve et la pièce radiophonique Les 7 vies de Patti Smith de Claudine Galea, auteure associée au Théâtre National de Strasbourg
Adaptation : Benoît Bradel et Claudine Galea
Avec Marie-Sophie Ferdane, Thomas Fernier et Seb Martel
Création lumière : Julien Boizard
Régie générale : Morgan Conan-Guez
Remerciements : Corine Petitpierre, Laurent Poitrenaux, Chocolate Genius