Claire Jijun, herbaliste


BACKSTAGE - portraits sauvages




Herbaliste c’est ce qui est écrit sur les cartes de visite de Claire. Tout simplement. Herbaliste ça sonne bien : libre et fluide, comme elle. Sans artifices mais délicat, comme elle. Le mot recèle la petite dose de secret nécessaire aux créatifs et aux appliqués. Un métier en renouveau où résonne encore l’ancien terme d’herboriste, baignant dans la pénombre d’un imaginaire d’officine encombré de bocaux et d’onguents. Un monde d’hommes pendant des siècles (s’agissant du mélange explosif d’un peu de science, de médecine et de pouvoir, hélas rien d’étonnant) seuls habilités à prescrire et concocter les remèdes (ah les salauds). Mais en douce un monde de femmes, pendant tout ce temps attentives, aux rythmes naturels, aux lunes favorables, familières des arrières cuisines invisibles, des finesses de proportion et des recettes_ pour ne pas dire des potions magiques_ mille fois tentées et un beau jour réussies.

Alors bien sûr Claire l’herbaliste limpide est un peu tout cela à la fois : héritière et dépositaire, mais expérimenteuse à l’affût, une fille de son temps inscrite dans une histoire séculaire à laquelle elle est sensible. Parce qu’en matière de plantes et de soin l’infinité des savoirs transmis met plus d’une vie à s’acquérir, elle a quitté l'urbanité trépidante d'une grande maison de théâtre pour filer droit vers ce métier passion qui la définit. Trois ans dans l’une des écoles reconnues (l’Ecole lyonnaise des Plantes médicinales) qui fédèrent aujourd’hui le paysage d’une profession que Pétain supprimât (tiens donc) mais qui renaît là avec le goût de l’époque pour les médecines alternatives et le retour à la nature. Quête de sens, développement personnel, conscience écologique et folles envies de décroissance, Claire a trouvé une route bien à elle sans discours béat ni gourou de service. Elle se contente sereine (et c’est énorme, de vivre ce que l’on se souhaite vraiment) de cueillir et de préparer, de macérer et de distiller (chez des copains dont l’alambic trop gros n’entre pas dans sa caravane-laboratoire) les trésors que la Terre mère met sur son chemin ariégeois. Quelques huiles comme l’argan, des plantes fétiches justifient une minuscule empreinte carbone pour aller les cueillir là où elles viennent le mieux, sous le soleil de la Drôme, au Maroc ou sur une île bleue de Méditerranée.

"L'homme regarde la fleur et la fleur sourit"

De ses cueillettes et préparations, sans aucun additif synthétique, elle tire « en pleine conscience et avec amour » dit-elle (on le sent partout dans ses gestes et la douce malice de son sourire) des crèmes de beauté, des baumes qui soignent les bobos, qui cicatrisent les tatouages, des huiles qui rendent nos seins heureux et des concentrés olfactifs qui parlent à l’âme qu’on soit chagrin ou juste un peu barbouillé des chakras. Les idées nouvelles, bientôt un rose à lèvres, viennent de ses rencontres, les rencontres amènent les rencontres, et les maux du corps plus secrets trouvent son écoute chaleureuse et empathique. On peut aller découvrir ça en ligne bien sûr car le retour à la nature ne se vit plus déconnecté de tout. Claire s’y efface derrière Jijun son nom de sunmudo, un art martial coréen au carrefour du yoga et du kung fu, du taï chi et de la méditation zen dont elle est un petit scarabée émérite. Herbaliste donc, on l’envie de ce beau métier : un métier de femme libre et réconciliée, un métier aux effluves d’orties, de millepertuis, de camomille et autres pâquerettes, des simples que la pharmacopée médiévale a encouragées à traverser les siècles pour nous apprendre à nous soigner et à ne pas perdre les essentiels qui nous relient. Au bord des chemins, au creux d’un muret, en plein champ, ne leur réservons plus nos plus beaux pesticides. Soyons Claires ?

Cécile Brochard