Mea Culpa (Cie Avant l'incendie)


EN FILATURE - carnets de création



MANIPULER. Influencer habilement un groupe, un individu.

Théâtre Sorano – juin 2019

9h, allées Jules-Guesde. Si Léa ne sirote pas son café sur les marches, je me trompe de porte. (Cheveux roses, Léa. Je me les rappelais blonds, depuis cette répétition de Mille aujourd’hui, juste un an auparavant, où je rencontrais quatre d’entre eux. Blonds ou bleus. Un peu lutin, un rien manga. Ce que le rose ne gâche pas.)

Léa Cuny-Bret et François Rivère
Sans la saxophoniste, je me trompe de porte, c’est sûr, je vise la grande, celle du public, pas la discrète sur la gauche. Dans le hall du Sorano, l'équipe technique termine son café.
Bonjour, oui merci, sans sucre.
J'entre dans cette salle que je n'ai pratiquée qu'en tant que spectatrice. Au plateau, Pierre-Olivier Bellec s'étire, Lucifer fait ses échauffements. Un saut et le voilà en bas.
Salut.
On se connaît à peine, quelques échanges sommaires suite à la première création. Un homme timide. Le bavard de la compagnie, ce n'est pas lui. Je poursuis mon tour de salle. Victor Ginicis, à la coécriture et à la mise en scène, égrène calmement le programme de la journée. Salut ! Le sociable de la compagnie, c'est lui.

Pierre-Olivier Bellec et Victor Ginicis

Je reconnais Alice Tabart, de la compagnie Mesdames A, venue suivre l’évolution de la chose. Dans l’ombre de la console s'affaire François Rivère, le compositeur MAO et pianiste de Mille aujourd'hui ; ce matin-là, il lui faudra plus d’un café pour émerger. Raphaël manque à l’appel ; je ne sais pas qui est Raphaël. Caroline doit arriver, je ne sais pas qui est Caroline. Mais si : professeur au conservatoire. J’y suis, bien sûr. Quand Raphaël arrive, il se dirige (en chaussettes) vers la batterie. Quand Caroline Bertran-Hours entre, c'est pour observer avec attention et commenter en détails – « je suis venue faire le mur comme pour les entraînements de tennis, tu vois ». Je vois. Ses deux anciens élèves lui accordent une grande confiance. Cette relation a son importance, je le sens.

Alice Tabart et Caroline Bertran-Hours
 Les présences extérieures sont précieuses en cette phase de création. La compagnie a décidé de suivre une option dans l’air du temps, passionnante mais périlleuse : l’écriture de plateau. Si des envies ont vu le jour lors d’un spectacle one-shot (23h58) qui mettait en scène un Lucifer bouffon et son escorte musicale, l’heure est au tri tant qu'à l'exploration de nouvelles pistes. Avec un improvisateur sainement fou comme Pierre-Olivier, il est tentant de poursuivre les investigations. Je découvre ce qui restera jusqu'au bout leur méthode de travail : une même séquence est mise et remise sur le grill, parfois une heure durant, à chaque fois semblable et différente. Un vrai camaïeu. Pierre-Olivier est de ces acteurs double-face, très rentré en dehors de la scène, intempestif et turbulent au plateau. C’est le diable qui tient les fils qui le remuent. L’histoire de la technologie en vitesse éclair : quatre fois d’affilée, jamais la même. L’apport inépuisable des improvisateurs a cela de réjouissant et de piégeux : ça ouvre, ça ouvre, ça ouvre. Victor, comme tout le monde, se régale, puis se rappelle que c’est à lui de couper le gaz sous la casserole. On part d’où, on va où ? Mon regard, alors vierge face à leurs idées, ne trouve pas encore son chemin et sent plusieurs spectacles possibles dormir entre les bribes – vont-ils aboutir à une création sur Lucifer lui-même, ou se servant de Lucifer pour questionner un état du monde ? A en croire Victor, la seconde option tend à s’imposer. Des séquences sur l’histoire du personnage vivent peut-être leurs dernières heures.

Raphaël Jamin
   
    Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Sciences
    Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front
    Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront !

    Baudelaire, "Les litanies de Satan" 

Mea Culpa trouve ses origines dans une trajectoire intime, celle de Pierre-Olivier, qui tournicote autour de la figure luciférienne depuis des années. Quand son projet est devenu celui de la compagnie, Victor et lui ont commencé à générer une matière ayant ses écrits personnels pour souche. Désormais, la partition s'éloigne de ses racines, s'infléchit au contact de Victor, qui réoriente peu à peu l'univers de son complice. Le quatre-mains est un étrange exercice. Humainement et artistiquement, je trouve l'aventure osée, mais jolie.

Il s'agit d'une matière brute, encore éparse à ce jour, un labyrinthe que seule la scène a vocation à simplifier, éclaircir. Fixer la ligne argumentative, ça restera la grosse affaire de cette résidence au Sorano. Percevoir le dessin général, sans toutefois atteindre trop tôt la phase de travail suivante – la classique, de pure mise en scène. Je reconnais, pour l'avoir pratiquée, les modalités et contraintes de l’écriture de plateau. Divers pièges, certains en tension : approcher la création par le fragment au détriment du tout, forcer le lien entre les séquences, isoler trop tôt une progression, sacrifier des trouvailles, oublier de dessiner une intention d’ensemble...
Le flou impliqué par cette méthode est à la fois réjouissant et angoissant. C'est une école de patience. Victor le sait, qui se protège continuellement contre la peur panique d'avancer à tâtons. Je l'entends conjurer la tentation de trop écrire en amont pour se rassurer. Plusieurs fois, il évoque la confiance qu'il a dans cet ouvroir de spectacle potentiel que constituent les improvisations du comédien. A l'observer, on oublie sa jeunesse ; Victor a une assise étonnante pour un artiste vivant ses premières années de direction plateau. Et sur quel plateau.

Les voilà en plein jus, traversant la phase la plus complexe de leur création. Tout le monde s’y colle, tournicote autour de cette figure si riche, Lucifer et ses nombreux alias.


Ce n’est pas un personnage, c’est un meuble à tiroirs. Quelle lecture donner d’une figure millénaire incarnant tout à la fois la connaissance et le progrès, la puissance libertaire, la tentation, la jouissance sans frein, l’amoralité ? Comment mettre ces nuances au service d’un propos, et de quel propos ? Les questionnements, durant cette résidence, concernent aussi la forme. Je perçois l’envie de faire entrer les musiciens dans le champ théâtral ; de jour en jour, ils déverrouillent leurs appréhensions et osent.


Des choix sont également à faire face aux monuments littéraires qui précèdent. Quelle place donner à tel ou tel poème, à la beauté et au lyrisme d’un alexandrin ? La littérature prométhéenne ne manque pas. Derrière le pongé, ce grand voile inaugural pourfendu par Lucifer, j’entends Pierre-Olivier communiquer ses doutes – je me promets de le cuisiner là-dessus le lendemain. Comment nouer l’expression individuelle et contemporaine aux voix qui précèdent ? A ces voix-là surtout, si indiscutables, si marmoréennes. Baudelaire, Hugo ou encore, Emil Cioran… Voilà ce qui l’inquiétait, m’expliquera-t-il un autre jour, la peur de ne pas voir le spectacle se relever d’une telle hauteur de verbe. Une fois le problème soulevé, formulé, une solution est générée au plateau : il faudra assumer le contraste, ne pas le tricher.
Je les laisse sur ces questions. Trois semaines pour décanter.


Théâtre des Mazadesjuillet 2019

Journée de montage.
La scénographie dévoile son poids et ses pièces en puzzle. Sur la scène élevée de près de deux mètres, les praticables mobilisent huit bras. Les régisseurs du lieu suivent les requêtes lumières. Je regarde s'aligner le quadrillage de contres, projecteurs qui donneront à la proposition cette touche concert cultivée par la compagnie.


Dans un coin de la salle, Alice fignole les essais de masques qu'elle a confectionnés en petites pièces de papier, à partir d'un logiciel de modélisation 3D, pour looker les trois démons musicaux de Lucifer – "Victor les veut sans bouche". Alice investit peu à peu un rôle d'accessoiriste et de costumière, tout en donnant son avis sur le fil de la création. Alice se démultiplie. Elle coincera régulièrement les musiciens et Pierre-Olivier pour leur faire essayer tel col, telle veste. 

 


Caché dans le bleu des sièges, ce dernier révise son texte – pour la première fois, je vois un comédien travailler avec une tablette, au lieu du sacro-saint papier. Pas plus mal, puisque Victor met quotidiennement la main sur la partition, opérant des microcoupures. Le cas le plus difficile, m’explique le comédien, qui doit désapprendre et intégrer un texte en mouvement microscopique et continu. Lui-même en perturbe (positivement) les lignes par ses improvisations, qui déconstruisent le trop écrit, ôte de la littérarité.

Le lendemain, les répétitions reprennent, dans la touffeur d'une salle sans climatisation – c'est le retour surprise, après deux jours de fraicheur, de la canicule précoce de juin 2019, qui a envoyé toute la France derrière les persiennes.


Au plateau, musiciens et comédien subissent – avec les rangées de contres, à chaque minute c'est une traversée du Grand Canyon. L'après-midi, la régie du lieu prête deux ventilateurs, qui gonflent le pongé et compensent la chaleur des projecteurs. – allez Pierre, désolé mais j'aimerais repasser par une phase d'impro. Le comédien puise dans on ne sait quelles réserves, à partir des suggestions de Victor, qui balance sur l'écriture de la fin.


Un questionnement qui les suivra longtemps. Savoir conclure est un art fragile et exigeant. Des séquences sont tentées, plutôt burlesques, sans doute trop. Lors d'une énième improvisation, le metteur en scène demande au comédien de tomber le masque, une autre tonalité fait jour, assez intéressante. Côté spectatrice, je sens pour la première fois des lignes remuer, et perçois en profondeur les prémisses d'une armature métallique qui devra tenir toute cette matière, par dessous.

Milieu de semaine, respiration. L'oxygène semble revenu avec la climatisation, et tous les esprits se décadenassent.



Pierre-Olivier et Victor attaquent à la barre à mine les menhirs qu'ils ont amoncelés, c'est un plaisir de les voir peu à peu trier, renoncer à. Litanies baudelairiennes, péchés capitaux contemporains, traversée technologique en mime, MasterClass de la désobéissance... Les idées se confirment ou s'élaguent, et ce faisant, des passages de brainstorming collectif permettent d'ouvrir de petites portes pour enrichir le texte. Mea Culpa se dessine. Une créature certes, mais une créature déjà.


La compagnie approche la fin de résidence, c'est l'heure de la répétition publique. Un moment particulier, assez inconfortable dans les premières minutes, car il faut se surveiller, ne pas fausser le travail, parvenir à oublier le public. Un incontournable des résidences, désormais très à la mode. Une forme de trac, de tension, s'empare de certains, que je me surprends à partager. Après une ouverture sur le mode du filage, Victor décoince tout le monde en reprenant la logique consignes-plateau. La souplesse revient dans les jambes, et finalement, les questions-réponses qui suivront apporteront leur baume, comme souvent.


Pierre-Olivier se fait questionner sur son goût pour l'improvisation, en tant que méthode. Le comédien assume, et défend sa préférence pour cette approche théâtrale, plus galvanisante que le texte. Pour la première fois – et tout en rouspétant contre cette génération de comédiens boudant les pièces –, je mets le doigt sur une logique qui ne m'avait pas frappée jusque-là. N'est-ce pas naturel que Lucifer tienne à inventer son propre verbe ?


Roques – juillet 2019


Une journée dans le parc arboré du Moulin. Un bel endroit, très accueillant, avec cette petite médiathèque dotée de canapés, de quoi se détendre autour d'un café. Dehors, les oiseaux volent et chantent. Je regrette de n'y passer que quelques heures.
La résidence se poursuit sous les décibels. Filer Avant l'incendie, c'est filer en musique. François, Léa et Raphaël composent en va-et-vient entre la création sur ordinateur et leurs instruments. Ce matin-là, ils apprennent la rythmique des morceaux composés, qu'ils confrontent en dernière phase qui à ses doigts, qui à son souffle – une logique inversée, presque une logique de comédiens apprenant leur texte.


Raphaël et Léa s'enfouissent dans leur casque tandis que François s'essaie à salir un morceau de Bach, pour éviter une veine baroque assez clichée dans ce contexte. Courant matinée, pour un autre passage, les musiciens nous font écouter une composition qui me rappelle l'onirisme crépusculaire de Blade Runner.

Victor trouve la touche science-fiction trop poussée. Tous quatre ajustent, cherchent les textures sonores appropriées. La recherche musicale est vraiment une pierre d'angle du travail de cette compagnie.
Moins concerné par ces phases de travail, le diable fait une courte apparition. J'en profite pour demander à Pierre-Olivier ses bases sur la figure de Lucifer (bases servant davantage de sous-texte que de texte, Mea Culpa n'étant pas un spectacle littéraire). Le comédien apprécie Le Paradis perdu de Milton. Dommage qu'il ne veuille pas multiplier les insertions poétiques, cette geste anglaise est assez flamboyante. 

“Il est un lieu, un autre monde, heureux séjour d’une nouvelle créature appelée l’Homme. [...] Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d’apprendre quelles créatures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance ; comment douées ; quelle est leur force et où est leur faiblesse ; si elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse.” (Livre II)

Tarbes, Le Pari – septembre 2019

Plus de deux mois sont passés, sans résidence dans le laps. L'équipe a pris ses quartiers dans un gîte en pleine campagne, à 20 minutes de Tarbes. Idéal point de repli alloué par la salle aux compagnies qu'elle accueille, deux maisons cernées par les tracteurs et les oiseaux. A côté, les oies cancanent ; au large, les ânes braient. Très peu de réseau. La campagne.
Le président de la compagnie, Nicolas Lafforgue, a rejoint l'équipe pour le week-end.







Le soir de mon arrivée, Avant l'Incendie a proposé une "lecture musicale impromptue", dans la lignée de son premier spectacle, Mille Aujourd'hui. Le mariage entre le saxophone, le piano, la guitare, la batterie et la voix de Pierre-Olivier n'a rien perdu de son charme. Une circulation entre les champs théâtraux et musicaux devenue naturelle chez eux. C'est là une petite forme au tout début de son travail, mais qui vivra peut-être sa vie, si le temps et l'envie viennent de l'approfondir.


Peu de spectateurs ce soir-là, le Pari est une belle salle que les Tarbais boudent, lui préférant, je suppose, les abonnements de la scène nationale ou la programmation moins contemporaine des Nouveautés. Dommage. Après la lecture, la phase de décompression a lieu dans un pub local, une sorte de Petit London (Le Celtic, beaucoup de concerts), puis nous rejoignons les hameaux alentours. Jamais trop tard pour cuisiner, les cakes et pizza valsent dans le four. Tout le monde s'y met. Les chefs de partie sont Léa et François. Ça s'éternise autour de la table, souriante rallonge pour des jours de travail sacrément denses. 

Le dimanche matin offre un doux soleil d'automne ; la table extérieure accueille des réveils à géométrie variable. Au milieu des tasses de café, des cartes Magic. Léa qui plonge dans la confiture d'abricots offerte par la maison, et moi qui la lui dispute. Victor émergeant dans la capuche de son hoody noir. François qui se fait chambrer parce qu'il a moins de gouaille que la veille au soir. Nicolas et Pierre-Olivier qui causent films et monstres, ces humains comme les autres (à moins que ce ne soit le contraire). Autour de la table, un petit chien fou qui jappe et bondit. Et dans la pelouse, Raphaël qui manipule un bâton en une chorégraphie plus Jedi que martiale, d'après une discipline dont j'ai perdu le nom.

Et le boulot qui reprend, très vite. La compagnie travaille entre la salle de spectacle et le conservatoire de Tarbes, car cette version alpha de Mea Culpa, qui jouera sous dix jours, intègre le chœur d'adolescents de la ville. Corinne Arnaud, qui le dirige, travaille sur quatre passages. 

 

Après avoir accueilli les adolescents et leur avoir fait essayer des capes noires, le temps de quelques calages voix-son et l'équipe reçoit un journaliste, pour une interview en direct, sur le plateau. C'est un après-midi ouvert au public, une grosse poignée d'habitants occupent les sièges. Ils sont entrés dans une salle de spectacle surmontée par une banderole provocante, contenant une croix inversée, et découvrent la création à travers l'entretien. Encore un de ces exercices contraignants, mais finalement utiles, qui obligent à formuler le projet avec clarté. A ce stade, les co-auteurs tiennent de toute façon leur création par les quatre angles. Pierre-Olivier a déjà eu l'occasion d'en dire un mot lors de la présentation de saison du Pari. Lucifer est approché dans sa complexité, entre figure libertaire et libérale. Parmi les questions posées par le journaliste, surgit celle, toujours intéressante, fondamentale même, du rapport au personnage. Et à ce personnage-là, précisément, au discours ultra que le spectacle lui fait tenir, dans l'idée de glisser peu à peu vers une incarnation populiste. Le comédien explique que l'interprétation suppose, quoi qu'il advienne, d'aimer son personnage. Je le crois volontiers. Ça me rappelle un fondement de l'écriture qui implique de chérir, sans limite d'aucune sorte (et notamment morale), chacun de ses êtres de papier. Faire exister un personnage exige un profond (et libérateur, sans doute) divorce avec le carcan des valeurs. 

Après l'interview, c'est une répétition publique qui commence. Je découvre les costumes confectionnés par Alice d'après les envies de Victor. Le choix est marqué, c'en est fini de la note sobre des résidences précédentes. L'effet de cette esthétique reste, me dis-je, à éprouver au contact de la musique, des lumières, et de la mégalomanie luciférienne.


De retour après deux semaines. Eux sont restés là-bas et cette version alpha de Mea Culpa a connu ses premières représentations. Il y a eu les soirs de joie – du monde, un public très positif qui demande même des autographes – et les soirs plus lourds, les soirs épais, quand les retours professionnels s'entremêlent, se contredisent, rassurants pour les uns, perturbants pour d'autres, tous entraînant des réflexions nocturnes et des désirs d'ajustement le lendemain. La vie d'une création, et a fortiori, d'une création qui ne bénéficie pas de la confortable caution d'une autorité littéraire.
Je retrouve l'équipe au bout de ces premiers tests, après une représentation avec le chœur d'enfants. Contents mais fatigués, les diables. Ces chantiers de travail de trois semaines, loin de chez soi, présentent tous les avantages et inconvénients de l'effet bulle. A moi, désormais, de découvrir le lendemain cette version alpha.


Quatre heures avant la représentation, l'équipe s'installe au théâtre pour une phase de ce travail en mouvement qu'est celui des ajustements, resserrements, affinages de rythme et de transitions. Victor reprend avec Pierre-Olivier les intentions de certaines séquences. La bouffonnerie constitutive du personnage est surveillée de près, d'autant plus compliquée à maintenir que Lucifer cheville son discours à l'état de notre monde – "dès que tu es sérieux et que tu donnes des leçons, on ne te suit plus".


Le metteur en scène insiste également sur l'engendrement des séquences l'une par l'autre, pour congédier toute sensation de juxtaposition, piège caractéristique de l'écriture de plateau. Tous deux cherchent à fluidifier, à gagner chaque soir en souplesse d'armature.
Pause d'une heure avant les hostilités. Aération, qui à la bière, qui au café, moitié cookie moitié olives – le temps de s'offrir des cadeaux, d'acheter une chauve-souris, de trinquer à la presque-dernière. Je m'amuse de cette soirée comme à l'envers. Mais tout le monde retourne vite dans le sous-sol du Pari, qui abrite les coulisses. Et la soirée reprendra plus tard.

Thank you Satan ?

J'avais hâte de voir la chose. Moi qui n'ai connu Mea Culpa que par dizaines de bribes, et de ces bribes volatiles qui n'auraient pas forcément un destin scénique, j'avais vraiment hâte, et un joli trac empathique. Dans mon siège, je n'étais pas tranquille. Ont-ils trouvé des vertèbres à leur créature ? Une progression dramaturgique, sous les intentions et la barbe de Lucifer, désormais épaisse ?


Tout s'est finalement imbriqué. Les bouts de puzzle familiers se sont agencés avec de nouveaux passages, pour une forme dont le caractère composite s'assume sans pour autant laisser l'impression de voir batifoler un ornithorynque théâtral. La composition reste souple, l'écriture de plateau a laissé à ce travail ce qu'il a de plus précieux : des nerfs propres. Si Mea Culpa ne suit plus qu'une ligne, en fait de ligne, c'est plutôt une route, sur la largeur de laquelle Pierre-Olivier peut zigzaguer, en une forme très canalisée d'improvisation, juste ce qu'il faut pour conserver la forme vive, vivante. Et il s'y entend.
Le chœur d'enfants, par sa présence juvénile plus encore que la proposition musicale, résonne diablement avec le propos ; il y aurait certainement à penser une continuité de l'approche dans cette direction-là – cela se fait de plus en plus, de mobiliser des ressources locales dans le champ amateur en déplaçant un spectacle en région. Gourmande en énergie pour les équipes (pour les musiciens en l'occurrence), la démarche a un aspect fédérateur plutôt intéressant.
Côté ligne argumentative, j'ai enfin pu mesurer la pertinence de cette convocation artistique de Lucifer, ce qui me semblait trouble jusqu'alors, et qu'eux-mêmes ne cessaient de préciser durant les jours précédents. Mea Culpa a trouvé, c'était l'objectif, sa forme la plus aboutie à la fin de cette semaine tarbaise. La rhétorique de l'Adversaire s'y impose comme moteur dramaturgique, et voilà le personnage justifié. Et la fin du show luciférien, véritablement finie. Quel plaisir de quitter un chantier et de trouver la création ainsi liée !



J'achève cette filature sur la perspective d'une maquette, à suivre à L'Espace Roguet lors de Supernova. L'équipe du Sorano laisse ainsi des compagnies émergentes présenter de courtes formes, supposées suggérer la création à suivre, susciter la curiosité et le désir. Un numéro d'équilibristes quand le processus est lancé, tel un train, depuis tant de mois – il leur faut déconstruire, contourner, approcher le long accouchement par un autre angle, métadiscursif peut-être.
Curiosité et désir, c'est le rayon du Diable, non ?

Manon Ona