Pas pleurer (Théâtre Le Ring)


ÉTATS CRITIQUES - théâtre, cinéma et littérature


Bien sûr ça aura l’air écrit sur un coin de table la nuit (et c’est le cas) : tout à l’émotion, pas vraiment pesé ni pensé, dans un peu d’encre numérique et de rimmel qui bave. Mais tant pis. Combien de spectacles sur une saison pour un tel enthousiasme ? Combien de textes, de comédiens, de mises en scène qui vous enfièvrent à ce point : pas trop hein, plutôt rares. Encore deux soirs pour le voir, ce soir, jeudi soir et ça repart. Le titre ordonne (fièrement) Pas pleurer. Mais nous (fièrement) on pleure.

 © Yves Kerstius

Les femmes parlent

C’est un monologue filé, un truc hameçonné dès son premier souffle dans le micro, sur les accords de Gibson de sa compagne de scène qui lui fait un écrin sonore doux et rock, rauque même.  Un truc qui déroule le fil et se noue entre elle et vous jusqu’au final en uppercut qui nous libère. Elle (celle qui ne nous lâche pas) c’est Marie-Aurore d’Awans, liane brune toute en noir et toute en bouche qui donne sa voix à celles qui refont là un peu d’histoire chaque soir : la narratrice, descendante de ces espagnols frères arrivés en France pieds nus les mains vides et l’exil au cœur, vite vite parqués dans nos camps à Argelès, à Rivesaltes, et sa vieille mère de 90 ans encore toute vibrante dios mio d’un éternel été 36, condensé inégalé de liberté et de révolution. Un monologue donc mais choral où l’on entend ces femmes, figures plurielles d’une même envie de vivre. Solaire, sensuelle, passionnée, quand bien même la guerre ou quand bien même le temps qui aura finalement passé. Une dernière anisette pour le moral, resucer encore une fois ces souvenirs en petite poignée qui donneront jusqu’au bout sa saveur à l’existence. D’avoir connu ça peut suffire. Lydie Salvayre l’auteure a eu le prix Goncourt en 2014 pour le texte support. Impétueuse écriture, filiation féminine, nécessairement rebelle et féministe, elle y insuffle à sa mère Montse les mots incarnés de ce fragnol inguérissable qui redonnera des couleurs à jamais à son petit pan de guerre civile : entre un village paumé de Catalogne et ses 15 ans pour toujours décoiffés par le vent qui se lève. Il faut tenter de vivre dit le poète.

Les hommes tombent

Autour de ces femmes (tellement fortes tellement belles), sur l’écran de leurs souvenirs il y a les hommes (tellement forts tellement beaux) : le frère aimé, militant anarchiste tout en rouge et noir galvanisé par l’éloquence du verbe, par l’espoir fou du collectivisme, fusillé en plein vol. Ces jeunes étrangers si blonds si grands, venus du monde entier soutenir la révolution et pour qui sonnera le glas. Ce français debout dans un bar qui dit des poèmes : quelques mois plus tard Montse fera sa retirada seule avec leur bébé contre elle, une petite fille en devenir de femme (la grande sœur de Lydie Salvayre), cachée sous un manteau. Il y comme dans les archives en super huit fané ces hommes en grappes flingués au petit matin d’une plage ou au cul d’un camion béant, sur un fossé qui restera muet. On pense à Federico. Il y a aussi avec nous en hors champ pour de vrai sur le bord de scène un complice à la comédienne : il est la voix off de Bernanos, témoin des exactions de l’armée franquiste sur lesquels sa chère église catholique fermera pieusement les yeux : avant l’expiatoire Grands Cimetières sous la lune sa voix leitmotiv ici fait contrepoint, pour dire tout simplement que la guerre est une bien sale chose. Les femmes pleurent, les hommes pleuvent (c’est pas de moi). Et les grands idéaux toujours se raniment. Car il est là le miracle au théâtre (en tout cas là, de ce formidable spectacle) : souffler sur les braises. De l’Espagne de 36 et ses rêves de fraternité contagieux on sort émus, plus forts et inspirés pour la lutte. Pas la lutte d’hier (qu’il faut montrer absolument bien sûr, ici en Occitanie et ailleurs). Non la lutte d’aujourd’hui : ces gens c’est nous, notre monde n’est pas loin, à peine l’autre côté de la montagne de quelques petites décennies. Inégalités, injustices et machine à broyer capitaliste, ces fronts là eux n’ont pas changé.


Cécile Brochard

Du 8 au 10 octobre au Théâtre le Ring

Spectacle présenté dans le cadre de la Biennale Arts vivants/International
par la compagnie Ad Hominem, de Bruxelles
D’après « Pas pleurer » de Lydie Salvayre – prix Goncourt 2014

• mise en scène Denis Laujol, assistant Julien Jaillot
• interprète Marie-Aurore d’Awans
• musiciennes Malena Sardi & Claire Girardeau, en alternance
• scénographie Olivier Wiame
• mouvement Claire Picard
• lumière Xavier Lauwers
• son Malena Sardi
• voix off Alexandre Trocki
• vidéo Lionel Ravira