Ay, Carmela ! (Cie Le Bruit des gens)


EN FILATURE – carnets de création



« Dans tout pays, la mort est une fin. 
Elle arrive et on ferme les rideaux. En Espagne, non. En Espagne, on les ouvre. Beaucoup vivent là-bas entre quatre murs jusqu’au jour de leur mort, où on les sort au soleil. En Espagne, un mort est plus vivant comme mort qu’en nul autre point du globe ; son profil blesse comme le fil d’un rasoir. » 

Federico Garcia Lorca, Théorie du duende


Cette filature a débuté longtemps avant Gaillac et son épais soleil de fin d'été. Je me revois, quelque part en 2016, évoquer avec Olivier Jeannelle le fragnol déployé par Lydie Salvayre dans Pas pleurer, dont je lui conseillais la lecture. Il explorait déjà la Guerre d'Espagne, en plein dans ses habitudes de travail, son cheminement culturel : s'imprégner d'une consistante biblio-filmographie, plonger dans l'Histoire et les cartes. Il n'était pas encore question de filer quoi que ce soit, mais j'étais selon nos habitudes repartie avec un livre en poche. Le Manuscrit Corbeau de Max Aub, un étrange objet littéraire sur le camp ariégeois du Vernet (où l'on concentra des Républicains).


Un autre été vint, peut-être bien deux. Cécile et Olivier au bout d'une table, sous la guinguette végétalisée du Café Ginette, racontant autour d'une bière fraîche leur voyage en Espagne. Le couple était parti découvrir les ruines de Belchite, village érigé par Franco comme "symbole de la barbarie rouge". Et lieu d'action de la pièce. 

« Lorsque le dernier habitant du village ayant connu la guerre et le franquisme aura disparu, lorsqu’il ne restera plus personne pour se souvenir personnellement des événements du passé, alors, à Belchite, la guerre sera-t-elle enfin terminée ? » 

Marc Weymuller

L'hiver suivant, un cadeau d'anniversaire me laissait dans les mains le premier volume du Cœur glacé, de la romancière espagnole Almudena Grandes. Il a occupé mes insomnies de juillet. L'œuvre présente un intéressant entrelacs de générations et de familles, de haines et d'amours aux sources non purgées. 
La pièce de Sinisterra n'est finalement arrivée qu'au bout de cette promenade littéraire.
  

Espace Antonin-Artaud – août 2019

Gaillac, heure espagnole. A l'étage, un espace de vie et une lumineuse salle de travail – "mon bureau", sourit Olivier, qui a tapissé une table de bouquins et accroché de la documentation aux murs. Un soir, il me fera visiter sa carte stratégique de la Guerre d'Espagne ("On voit bien la position névralgique de... Ici tu as Guernica... Et là, s'ils perdent la ville alors...!").



Quand j'arrive sur les lieux, Cécile Carles est sur son texte, elle couvre des pages, fixant la mémoire par l'écrit. Ça sent la lessive et le café. Je rejoins le reste de l'équipe en descendant une volée de marches. 

Cécile Carles
 
En bas, une petite salle de répétition au noir. Nathan Croquet, assistant à la mise en scène, prend notes durant un récapitulatif entre Olivier et Aurel Garcia, qui assure la création sonore. "El Paso del Ebro" est l'enjeu principal de la conversation – fouiller dans les nombreuses versions, en composer une intégralement ? Il se trouve que ce chant républicain était au programme du festival 31 notes d'été. Olivier songe à un panel de versions qui courraient comme un thème. 

Olivier Jeannelle et Aurel Garcia

Il s'agit aussi de rassembler une coquette collection de chants fascistes. Nathan envoie dans les enceintes "Cara al Sol", hymne de la phalange, qui était diffusé avant toute représentation ou événement sportif, avec le salut de rigueur.
L'univers sonore, c'est aussi la trivialité grinçante de l'auteur, et notamment ces pets qu'il exige du personnage masculin. Aurel s'interroge, s'effraie, faut-il un échantillon de sons bien gras, ou des suggestions instrumentales ? "Le mec vient de faire un salut fasciste, je veux un vrai pet". Logique. Au long de l'après-midi retentit la belle voix de Clarice Boyriven, prévue pour le pasodoble Suspiro de España.  

Nathan Croquet


Le lendemain, Denis Rey rejoint l'équipe. La journée commence par une italienne et une ultime rasade de café, puis je découvre le travail par le début de l'acte II. Toute la difficulté de la pièce se révèle au plateau.

Denis Rey et Cécile Carles
Sinisterra joue des strates temporelles et laisse ouvertes différentes interprétations : le comédien Paulino voit "revenir" sa femme Carmela, dont on apprend très vite qu'elle vient de mourir. Tous deux retracent, dans un second présent greffé en alternance sur celui du spectateur, le déroulé qui a mené à la mort de la comédienne. Les marqueurs de jeu dépendent de la lecture de la pièce : Paulino fait-il revivre Carmela en pensée, auquel cas nous habitons sa mémoire endeuillée ? Est-ce au contraire un spectre, auquel cas le personnage devient l'acteur d'une mise en scène transcendante, tenu de rejouer les 24 heures les plus tragiques de sa vie ? Faut-il vraiment trancher ? Olivier n'a pas l'air de le souhaiter.

« Le temps a fait son œuvre, me direz-vous et vous avez raison, mais nous portons tous encore la poussière de la dictature sur les chaussures, vous aussi, même si vous ne le savez pas. » 

Almudena Grandes
      
Cécile et Denis ont ainsi à fixer deux temporalités et deux niveaux de réalité au plateau, à instiller des décalages qui font sens pour le spectateur. (Un matin, en beurrant ses tartines, Olivier m'explique – je sirote mon café en souriant – qu'un plongeon dans la physique quantique avec Nathan leur a permis de mettre des notions scientifiques sur cette dramaturgie double. Carmela est un peu ce chat de Schrödinger simultanément vivant et mort.) 

Chronologie de la pièce, mise à plat par Nathan

Je passe trois jours continus auprès d'eux, un temps confortable où le travail tricote avec le quotidien. De quoi explorer le si joli centre historique de Gaillac. Ruelles et colombages, douceur de la fin août, il est vraiment de délicieux espaces de résidence. 
De quoi tourner autour des tables, siroter sur les marches de l'escalier ("ma terrasse", glisse Cécile). Les repas sont préparés au bord de frais verres de vin blanc. Quelques improvisations culinaires, pâtes protéiformes et autres salades de lentilles où je dispute à la comédienne le nombre de gousses d'ail. Oui, d'accord, on aurait pu en mettre une de plus.


Un soir d'accord met-vin, un soir plus hombre ! où il faut laisser la cuisine à qui souhaite faire chauffer la cocotte, et où le végétarien de la bande est absent, l'équipe boulotte un rôti mis en scène et en effluves par Olivier. Denis a amené un gouleyant vin rouge. Pas du Gaillac, oups !
Les conversations explorent, comme souvent, les splendeurs et misères du milieu théâtral toulousain. En voilà trois qui roulent leur bosse depuis longtemps ; les anecdotes ne manquent pas. J'aime, sur ce projet, assister à un heureux (et important) mélange des générations. Il y a une telle urgence, pour la vitalité et la transmission, à voir les âges, expériences et souffles nouveaux entrer ainsi en dialogue... Tous y gagnent, et le théâtre en premier lieu.

Les répétitions se font selon un rigoureux plan de travail et des perspectives arrêtées. La méthode d'Olivier ne consiste pas à bâtir sa mise en scène ni sa dramaturgie par des recherches au plateau, en tout cas pas les axes principaux. Depuis de lointaines phases de lecture à la table, ces axes ont clairement été établis dans sa tête et ses carnets. Ils relèvent d'une vision globale, incluent des envies scénographiques précises (prolongées et supervisées par Camille Bouvier), une réflexion assez avancée sur les costumes (Alice Thomas complétant et achevant la recherche) et une lecture nette des personnages. Son chemin dans la pièce précède le plateau, la mise en scène préexiste, la tête d'Olivier en est pleine, ça se sent. 
La direction du jeu roule dès lors sur les rails qu'il a fixés. Je ne sais comment lui la ressent mais la chose m'apparaît flagrante, en comparaison avec d'autres approches : c'est ici l'acteur qui va vers le rôle tel que pensé par le metteur en scène, plutôt que de construire lui-même le personnage. Parfois, les wagons suivent moins vite que chacun le souhaiterait ; ça déraille un peu. C'est là tout le poids et l'intérêt de la méthode, qui peut générer des frustrations des deux côtés, car elle vient pousser les acteurs vers des zones de jeu potentiellement inconfortables pour eux. Les accouchements et instants de jonction des désirs, quand ce qui est recherché est touché, sont des moments particulièrement émouvants. Comme une phrase sur laquelle on buterait, et qui soudain trouverait sa continuation.


Si cette méthode classique de centralisation autour du metteur en scène astreint les comédiens, elle leur offre en retour, dans le cas d'une direction par Olivier, un cadre d'approfondissement sécurisant car très détaillé, patiemment nourri d'explications, de minuscules mais précieux détails – "Tu comprends, il a du tabac, et avoir du tabac en 38 à Belchite, c'est louche". Pas d'abandon, jamais de silence, une escorte continue vers le personnage et les couleurs de jeu souhaitées. Quelques coups de gueule, parfois. Olivier est un sanguin qui a le cœur au ras de la peau.


Déposée à la gare, je quitte Gaillac avec une nouvelle mission, visionner La Promesse de Franco sur l'histoire de Belchite. Si la curiosité vous prend, la médiathèque José-Cabanis possède un exemplaire.


Espace Roguet – septembre 2019

Je les ai laissés dans la touffeur d'août et les retrouve un matin pluvieux à Toulouse, nez dans la cafetière. Le plateau de Roguet ouvre un champ plus proche du futur espace de création au théâtre du Pavé. Olivier souhaite pouvoir adapter la forme à des dimensions modestes ; je me demande si je ne préfère pas sentir ces personnages à l'étroit. Mais largeur et profondeur permettent aux comédiens de déployer le théâtre dans le théâtre. 

 



Paulino et Carmela évoquent la ligne, celle à ne pas franchir, entre la zone républicaine et la zone franquiste. Depuis Gaillac, j'ai fait mes devoirs et visionné le documentaire de Marc Weymuller. Une réalisation magnifique, un montage marquant, qui sépare le son et l'image, donnant à entendre les paroles des vieux Belchitains tandis que l’œil traverse de touchants gros plans sur leurs visages mutiques. Belchite y révèle ses fractures. Superbes photographies relevant les ocres, la terre rouge de cette région au large de Saragosse. Le village d'origine, en ruines, jouxte la ville nouvelle, ville bâtie par les prisonniers de guerre pour les fidèles fascistes, prisonniers dont certains – ironie et complexité de l'Histoire – y vivent à ce jour. Un camp y côtoie l'autre, et le village fête toujours comme un anniversaire la venue officielle de Franco en 1938. Belchite est cette silencieuse incarnation d'un pays qui n'a pas encore cicatrisé ni purgé ses décennies fratricides.

Le vieux Belchite (DR)

Les comédiens travaillent ce matin-là des choses très petites, serrées. Olivier dirige au millimètre. A chaque séquence de jeu, il prend des notes sur un cahier et débriefe un long temps ; ajustements techniques, apport de sous-textes, précision des enjeux. 


C'est aussi le comédien qui s'exprime en lui et qui parfois, investit le plateau. Il s'agit d'assouplir la partition – "Ce que disent les personnages derrière le rideau, ce n'est pas de la littérature, c'est du bruit". Discret mais très au fait des détails, Nathan ponctue les échanges, ose quelques remarques, prenant à l'aventure ce train en marche qu'est Olivier lorsqu'il est concentré sur sa dramaturgie. Nathan est une présence précieuse pour le metteur en scène quant à la pensée d'arrière-plan et ce qui touche à l'organisation du travail, j'ai pu le mesurer lorsqu'il était absent. Comme si grâce à lui, Olivier pouvait libérer de l'espace de stockage cérébral. 


A Roguet, je découvre de nouvelles scènes qui vivent leur deuxième sinon troisième passage, et un écart singulier se creuse entre mon ressenti – plaisir de voir les comédiens enchaîner, filer des séquences, déployer des pages du spectacle bien plus construites qu'à Gaillac – et le leur. Car c'est pour eux un après-midi de fatigue comme toutes les compagnies en connaissent. Quelques blancs de texte agacent tout le monde et le triangle comédiens-metteur en scène cristallise. La présence paisible de Nathan ne suffit pas ce jour-là à lisser la nervosité du trio.



Moi qui suis extérieure, je m'étonne – relativement au temps de travail à disposition, dans leur exigence extrême ils ne perçoivent pas combien ils sont déjà en place, si loin de leur première. Des semaines de résidence encore, contrairement aux personnages de la pièce, jetés sur une scène de théâtre devant un parterre de fascistes dans une semi-improvisation.
Bref, je ne m'inquiète pas une seconde.



Théâtre du Pont Neuf – octobre 2019

Ils ont vite repris du poil de la bête. Les voilà à domicile, en ce lieu intime où ils travaillent depuis des années. La petite salle du TPN déborde d'un bazar coloré, au milieu duquel siège Aurel, derrière son matériel de son. 


Il a pas mal à faire sur Ay, Carmela !, avec une gamme de bruits réalistes à mobiliser, en plus des musiques de ce spectacle dans le spectacle que jouent Paulino et son épouse. La création son a bien avancé, je découvre des apports à même de faire vivre ce hors-champ de poids, un public militaire.


Je ne fais qu'une brève apparition, ce matin-là. Cécile et Denis virevoltent dans leurs costumes chinois. Le rouge se duplique au plateau, ce qui ne manque pas de sel, s'agissant de jouer face à de hauts-dignitaires fascistes et nazis.

« Je jure que sur ces ruines de Belchite sera construite une ville belle et vaste, en hommage à son héroïsme sans égal »
 
Franco, 1938

Rien qui n'ait je pense, pour un spectateur lambda, l'évidence que croit Olivier, si documenté sur son sujet. Entendre retentir de l'italien dans un spectacle sur l'Espagne pourrait étonner. Le trio historique des droites extrêmes se trouve, de fait, réuni en ce petit village supplicié. Pour aider Franco à jouter les Rouges hors de cette région stratégique, Mussolini a posé ses Truppe Volontarie dans le bac à sable. La division Condor, beau joujou de l'armée allemande, se tenait également prête à intervenir. Quant au Caudillo, il a envoyé ses légionnaires et ses phalangistes, l'armée marocaine du général Yagüe remontant en soutien dans leur sillage. Le "boucher de Badajoz" fut présent à ses côtés lors du célèbre discours aux Belchitanos. C'est là le public de Paulino et Carmela.


"N'oubliez pas, c'est un spectacle bêtement raciste qu'ils leur jouent", rappelle Olivier. Du surmesure pour le parterre (exotisme asiatique, déplacements et rires supposément chinois). Carmela-Cécile et Paulino-Denis surthéâtralisent, mais la chose est délicate car les nombreuses couches de sens doivent se percevoir malgré tout. Crise conjugale, colère sourde de Carmela à l'idée de jouer face à des condamnés à mort (de jeunes prisonniers des Brigades internationales sont présents au fond de la salle pour une dernière humiliation avant exécution). Carmela incarne le sursaut de l'artiste. Refus du spectacle, mort annoncée du théâtre cerné de peste brune.


Dans la matinée, Nathan est allé acheter des planches à Midica, espérant des découpes pour que Cécile, grande bricoleuse, confectionne un meuble. L'avantage de travailler en centre ville. Le voilà qui ramène un sifflet à Olivier, qui va pouvoir faire vivre le lieutenant Ripamonte depuis le fond de salle. Nathan se démultiplie spontanément sur des micro-tâches. Ce matin-là, il navigue entre laquage des meubles et une commande à des artisans espagnols (calot franquiste, écusson de la Phalange...), tout en surveillant la progression des séquences.
Je m'en vais à la sauvette, tandis que retentissent des imitations chinoises particulièrement douteuses.


Théâtre des Mazades – octobre 2019

"Manon, je t'appelle parce que tu viens demain, il faut que tu saches que". Petite voix. Le coup est dur, très dur. Dans une mauvaise chute, Denis Rey s'est foulé la cheville, très sérieusement. Olivier me l'explique au téléphone. C'est la panique et la tristesse. Trois semaines de béquilles et d'immobilisation du pied, exactement le temps de résidence qui reste avant la première au Pavé. "Je vais reprendre le rôle". Ho. Sûr ? Bon.
L'étrange chance d'être comédien tant que metteur en scène. Et de connaître, pour l'avoir travaillée au millimètre, la pièce par cœur. Et d'avoir souhaité s'entourer d'un assistant, dont le regard va désormais être primordial.

Un de ces matins à 8°, enveloppée dans un précoce manteau d'hiver, je les rejoins aux Mazades, ce théâtre que j'ai connu caniculaire au mois de juillet. Olivier est bien au plateau. Cécile se change dans les loges, je monte l'embrasser – oui c'est dur, très dur. Le monde du spectacle, qui se rappelle dans ce qu'il a de plus vivant.


Denis rejoint l'équipe en toute discrétion. Je ne peux qu'imaginer l'amertume qu'il doit ressentir à voir la création sauvée, mais séparée, désormais, de tout ce qu'il y a mis de personnel. On ne se figure jamais à sa hauteur l'implication d'un comédien dans son rôle, lorsque de mois en mois il l'assimile, entre en lutte avec lui, s'approprie ses contours. C'est un deuil qui débute pour cet artiste si précieux sur nos scènes toulousaines. Et c'est une nouvelle création qui commence. Je songe avec émotion que je ferai désormais partie des rares personnes à avoir connu l'alternative, le spectacle frère – et chacun peut peser ce mot.

Denis et Camille Bouvier, scénographe

Voilà donc le metteur en scène marchant dans les pas de son comédien et ami, ou plutôt, à côté. Car Olivier n'est pas Denis. Rien à voir avec le talent, c'est une affaire de style, de personnalité, de présence. Chacun a la sienne propre et les leurs sont extrêmement distinctes. Olivier est très latin, il déploie sur le plateau une gestuelle et des intonations nettement plus méditerranéennes.



Il sort tripes ouvertes un Paulino que Denis rentrait. Et il aura probablement à rentrer ce que Denis travaillait à sortir. Prendre ses distances avec le personnage créé par son ami est de toute façon une nécessité intime pour construire à son tour sa version de Paulino. "Je m'oblige à ne pas faire la photocopie", glisse-t-il. Je souris. Aucun risque. 
Au début, ça marche sur des œufs. Tout le monde est verrouillé, chacun à sa manière. Il faudra quelques heures, une pause méridienne prise dans les loges avec Alice, pour gagner en souplesse. Très concrètes histoires de cravates, de modèles de robe. Faire et défaire des nœuds.

Alice Thomas, costumière


Je sens la répétition publique amener non pas l'habituel trac, l'habituelle mise en tension, mais plutôt un vent pousseur qui gonfle la voile des comédiens. Retour à la simplicité : il s'agit d'envoyer. Après avoir présenté un passage, Olivier explique à ces premiers spectateurs que la pièce porte moins sur la Guerre d'Espagne que sur la dignité de l'artiste, son rapport au présent de son pays. Que les deux personnages ont à se demander jusqu'où leur survie peut justifier qu'ils acceptent de jouer devant n'importe quel public, de taire leur vision du théâtre et du monde. Une question universelle et atemporelle, qui déborde largement les murs en ruines de Belchite. "Je fais souvent du théâtre sur les choses qui m'inquiètent." Une façon de répondre à son personnage, qui tente désespérément de contenir l'indignation de sa femme en revendiquant son droit à ne pas s'engager ("nous sommes des artistes, la politique on s'en tape !").
Le rideau échoué sur le plateau, à peine retenu par ses poulies, campe assez bien la fin du show. Le spectacle renaîtra, le rideau se redressera, dans les secousses mémorielles (ou fantastiques, difficile à déterminer) de Paulino, confronté au fantôme de son épouse.


Fin de semaine et de résidence aux Mazades par un à-côté proposé dans le hall d'accueil du théâtre. 
Olivier s'entoure d'un autre acolyte, le musicien Gilles Ndonda (complice du Chant de la Piste ouverte), pour une lecture très habitée du Requiem pour un paysan espagnol de Ramon Sender. Une petite forme narrative tenant tout du conte historique, qui retrace à peu de traits et personnages les mouvements et drames essentiels de la Guerre d'Espagne.


Théâtre du Pavé - novembre 2019

« Shopenhauer déclara en son temps que la vérole et le nationalisme étaient les deux maux de son siècle, et que si l'on avait depuis longtemps guéri le premier, le deuxième restait incurable. » 

Lydie Salvayre, Pas Pleurer

Première J-7, voilà venue la dernière phase de création. La semaine de résidence à Rodez a mis le spectacle sur les rails, permettant d'accrocher les derniers wagons – Didier Glibert a rejoint l'équipe pour la création lumières. Je les retrouve autour d'un premier filage dans les conditions plateau. Nathan est en costume, il sera le lieutenant Ripamonte, étrange personnage omniprésent, et visible un instant sur scène. Ce n'est pas son rôle principal dans le processus de création, loin s'en faut.

Didier Glibert

Je découvre avec plaisir la pièce dans sa continuité. Ses effets de cycle, son feuilleté temporel, son mélange de tonalités. La vulnérabilité de ses personnages, artistes ballotés sur les grosses vagues de l'Histoire. Ay Carmela ! n'est pas Music-Hall de Lagarce, rien à voir.


Ce filage s'annonce comme le premier d'une longue série. Derrière leur console, Didier et Aurel bataillaient sec et d'emblée, une reprise technique est prévue pour le lendemain matin ; affiner les lumières, le son. Les comédiens se réunissent dans les loges du Pavé pour un débrief. Camille Bouvier partage ses retours, puis Nathan prend les rênes. Dix pages de notes, ça ne rigole pas. 




Je peux mesurer l'aisance qu'il a pris, les latitudes qu'Olivier a su lui donner, à l'entendre égrainer ses remarques sans la moindre précaution oratoire. Trop ci, trop ça, et là vous êtes en dessous. "C'est ça qu'on veut" - je réprime un sourire. Les déplacements sont passés en revue, les écarts de jeu, épinglés ; pas de résistance de principe du côté de ses aînés, ça sent la confiance, et alors même qu'il est question de lister des corrections (normales pour un premier filage) c'est en réalité, entre eux, un très joli moment.
Ils ont la tête dans le guidon mais je termine ma filature sur cette impression positive. Une semaine avant de voir Carmela renaître, mourir et renaître dans la grande salle de la rue Maran. Un soir, les spectateurs devraient voir apparaître José Sanchis Sinisterra, l'auteur de la pièce, qui recevra à l'université Toulouse Jean-Jaurès le titre de doctorat honoris causa. Rien que ça ! 

Manon Ona