Complexe(s) - Compagnie L'AGIT


EN FILATURE – carnets de création



"Quand j'étais petite, j'étais petite."
Complexe(s)


Première semaine de septembre, la France bat le tempo de la rentrée. Par un après-midi jaune et chaud, je rejoins Clémence Barbier au café Concorde. Elle porte de ces lunettes de soleil sans opacité qui laissent deviner les yeux. Tant mieux. Clémence a un regard franc qui regarde vraiment, un regard qui ouvre la porte, fait exister l'autre, invite au dialogue. Elle est clairement venue faire ma connaissance autant que moi la sienne. La conversation embraye vite, portraits chinois autour d'une citronnade. Tu fais ça depuis longtemps, et sinon à côté, ah oui j'ai lu, ah oui j'ai vu, quel quartier, combien d'enfants, combien de pièces écrites, combien de spectacles, ah vraiment. Ensuite seulement, nous abordons le projet artistique.

Clémence Barbier
Je ne connaissais de Clémence, jusqu'alors, que sa présence au plateau – c'était au Sorano, dans La Mort est une maladie dont nos enfants guériront. Je me rappelle avoir complimenté son registre de jeu dans un article sur lequel nous ne revenons pas, cet après-midi là ; nous causons plus large.
Si Inès Fehner n'a pas quitté le berceau artistique toulousain et a évolué au sein de la compagnie familiale (L'Agit, immortalisée par le film Les Ogres, réalisé par sa grande sœur), Clémence a choisi de faire un détour par Paris. Avec Microsystème, la compagnie fondée par Victor Gauthier-Martin, la voilà revenue vers le sud depuis quelques saisons. L'Enfant Roi fut sa première création en local, volontairement menée avec la relève théâtrale, des comédien·ne·s de la classe Labo.

Inès Fehner
D'Inès, je connais les rôles dans les grosses productions de l'Agit, bien sûr – ne serait-ce qu'en mai dernier, vous pouviez la voir tourner sur la piste du chapiteau pour haranguer les spectateurs dans Nous étions debout et nous ne le savions pas.
J'ai surtout à l'esprit, pour cette filature, ses précédentes pièces jeunesse découvertes au Grand Rond – Assim et Simon et L aime L, publiées chez Tertium. Ici, l'autrice renouvelle sa méthode de travail, suivant une orientation plutôt originale. Clémence et Inès ont écrit Complexe(s) à quatre mains, mais attention, un véritable quatre-mains, un quatre-mains pianistique : elles l'ont tapée en simultané, chacune derrière un clavier, en rebond d'idées. Voilà qui me laisse doucettement rêveuse – est-ce que cette approche permet de poser à quelqu'un les questions qui surgissent d'une phrase à l'autre, d'aplatir la redoutable schizophrénie liée au geste d'écrire ? Ce principe de ping-pong, nourri de propositions et de petits compromis, est pour moi un très joli et affolant mystère. Fruit d'une telle complicité, la pièce a été fixée avant le début des répétitions, et c'est une matière véritablement commune qu'elles commencent, en cette fin d'été, à adapter au plateau.

Espace Bonnefoy – septembre 2019

Je les rejoins à la pause déjeuner, en traversant l'agréable parc qui fait la jonction avec le quartier Médiathèque. Un mercredi à 13h : ça piaille sur les balançoires. Inès a tout prévu, nous partageons une tarte salée. Confection maison bien sûr ; poireaux.
Dès que le café est lancé, Julien Chigot retourne s'installer en bord de plateau. Très concentré, sous son éternel bonnet. Monteur des Ogres et de films documentaires, Julien gère une partie essentielle de Complexe(s) : la vidéo. Les ajustements techniques sont conséquents pour lui.

Julien Chigot

Il travaille son mapping sur le logiciel Millumin. Des prises de vue déroulent, je me régale de ces beaux plans bruts. Samuel Lahu a filmé des enfants en les installant en contexte scolaire, dans les couloirs d'une école et une salle de classe – ceux des comédiennes, ainsi qu'un groupe qui fait du cirque au Lido. La fille d'Inès, Margot, incarne la version enfantine du personnage appelé Iris. Les vidéos montées par Julien se diffractent sur diverses surfaces. 



 

Complexe(s) interroge l'image que l'on présente au monde et celle que l'on a de soi : ce choix esthétique fait particulièrement sens. Iris, le personnage d'Inès, est mal dans sa peau, à l'étroit dans son corps. Clémentine, celui de Clémence, "sait toujours comment faire bouger ses cheveux" mais affronte la notion de perfection. Elle porte sur elle le poids des exigences maternelles ; la pièce dit bien le rôle des parents dans la construction de l'enfant, les complexes ne sont pas seulement liés aux regards des pairs. Tout, dans ce spectacle, est affaire de représentation.


En ce début de filature, la présence de la vidéo me vaut des soucis photographiques. Fixées par mon appareil, les images se mettent à jouer l'arc-en-ciel, je n'ai pas anticipé et assuré les réglages permettant d'absorber l'effet moiré, absent bien sûr des prises de vue.
Outre ce travail d'ampleur, Julien aura une part théâtrale, encore en discussion – interventions depuis la régie, une vidéo en prise directe, une régie à vue... ? Son personnage s'appelle Capuche, il temporise les crises des deux jeunes filles. Le trio teste ses possibilités d'intégration.


La rédaction simultanée de la pièce était déjà une gageure, Inès et Clémence poursuivent leur duo au plateau avec une belle fluidité. Elles m'impressionnent. Pas de verticalité qui tienne, la circulation des idées opère sans hiatus. Aucun ego n'éclabousse le travail. Discussions souples, essais immédiats. Dix-huit ans de complicité à la ville se retrouvent – ce n'est pas l'évidence que l'on croit – dans le processus de création et se retrouveront, à coup sûr, lors des représentations et bords de scène. Je me régale de cette osmose, de cette plasticité des esprits.



Ce jour-là, il s'agit de caler la dynamique des vidéos sur certaines séquences. Un tempo de travail lent, rivé aux nécessités techniques. Je souris de ce rythme imperceptible qui est le leur, une fausse impression de flottement, de minutes sinon d'heures distendues, au sein desquelles se passent pourtant beaucoup de choses, de toutes petites parfois, mais la création progresse bel et bien, dans un rapport doux et apaisé. Rien à voir avec les plans de travail de certaines compagnies, réglés comme du papier à musique. A l'issue d'une recherche ouverte, une idée émerge : les personnages des mères seront flanqués d'une tapisserie projetée, ringarde si possible.


Je reviens deux jours plus tard. Nathalie Hauwelle a rejoint l'équipe, elle assure le regard extérieur, indispensable selon Inès et Clémence qui portent déjà trois casquettes. Nathalie évolue au sein de plusieurs compagnies : la sienne (Groënland Paradise), Arène Théâtre, la compagnie Créature, et l'Agit bien sûr. Les comédiennes lui montrent les séquences travaillées. Elle relève un aspect qui m'a également frappée : le dosage, clairement à trouver à ce stade, entre la présence vidéo – ces gros plans qui accrochent voire kidnappent le regard – et le corps des comédiennes. Se pose la question d'un espace scénique très virtuel – "il me semble nécessaire de voir comment on réincarne tout ça", commente Nathalie après une séquence particulièrement touchante où Inès met des mots sur les gros plans de sa fille.
Je suspends à regrets ma filature pour un mois, sans avoir encore découvert l'ensemble des propositions scéniques en chantier.

Piste vidéo abandonnée

Théâtre Jules-Julien - octobre 2019

Matinée de montage. Josselin Roche s'échine sur les lumières, aidé par l'équipe technique du lieu. La création a cheminé sans moi avec une semaine de résidence à Odyssud. La pièce a été, dans le laps, publiée chez Tertium Editions. Comme toujours, la première de couverture est illustrée par les dessins colorés de Marion Bouvarel. Le temps du papier est cependant dépassé – "On s'éloigne déjà de cette version", glisse Inès en souriant. L'heure est à se trahir gentiment.

Josselin Roche, création lumières

L'installation est particulièrement longue pour ce spectacle, Julien devant reprendre toutes les marques du dispositif vidéo ; quant à Joss, il affronte la complexité de la dynamique projection-théâtre. Des contraintes se confirmeront, comme la modération des lumières Face. L'exposition s'annonce étonnamment faible, pour un spectacle jeune public ; mais est-ce bien grave ?
Montage suspendu pour une heure, l'équipe se réunit au foyer de Jules Julien. Encore de ces tartes salées dont Inès a le secret – dernières tomates de saison, anchois. Au moment du café, le foyer subit un joyeux tourbillon familial. L'Agit, messieurs dames. Sur le départ des vacances, les Fehner ont amené, pour un câlin furtif, leurs cinq petits-enfants. Café ? café. Je leur sers, en m'excusant, un breuvage à filer de la tachycardie. Je ne les ai pas vus depuis longtemps, nous échangeons trois mots sur ma présence en filature. Des années que je mets le nez dans les créations de cette famille artistique, plutôt sur le travail des parents, et j'ai le sentiment d'une jolie continuité avec leur fille Inès. Peut-être parce que nous venons de manger, peut-être parce que nous sommes au foyer, autour d'un café : me revient sans prévenir le souvenir d'une chorba, cuisinée par Marion ou François (plus vraisemblablement par François, dira Inès), chargée de coriandre fraiche, puis servie à la louche depuis une énorme cocotte. L'Agit répétait alors Boucherie de l'espérance. C'était le mois de janvier, en 2012 je crois. Il faisait très froid sous le chapiteau, et cette tambouille épicée fut à réchauffer le moindre de mes os.
Le foyer s'ouvre de nouveau, c'est Nathalie Hauwelle qui déboule, tourbillon dans le tourbillon. La comédienne s'offre une tournée de bisous. François ne s'est pas vraiment assis, il avale ma dynamite – "allez Marion, on les laisse travailler." Faites un bon trajet, faites un beau spectacle, à bientôt.


L'après-midi débute en tâches éparpillées. Julien rouspète contre son emplacement au plateau, qui l'empêche de caler le mapping sur cet espace nettement plus large que celui de Bonnefoy. Déménagement à mes côtés, partage de prise. Au foyer, Clémence enregistre avec un zoom la voix d'Inès, pour tester le bénéfice de passages distanciés sur son double fictif. Les demi-heures passent. Déjà, le thé chauffe. Les filles montrent à Nathalie une vidéo d'un filage à Odyssud. Précieux outil de travail, la captation leur permet d'avoir un retour d'image.

Au centre, Nathalie Hauwelle

Cette fois, le plateau est prêt. Inès et Clémence vont pouvoir reprendre les séquences pointées par Nathalie lors du visionnage. La direction du jeu n'est pas au programme, c'est la mise en espace qui continue de mobiliser les énergies. La comédienne assure un regard extérieur musclé, véritable force de proposition quand elle est présente. Elle examine leur façon de se déplacer dans une scénographie particulièrement piégeuse. "Ne t'empêche pas de bouger à cause de la lumière, ce n'est pas bon ça".

Josselin continue d'interroger la façon d'éclairer le visage et le corps des comédiennes. Faut-il se contenter du rétro-éclairage de la vidéo, faire entrer des fils de lumière pour que les personnages incarnés ne disparaissent pas tout à fait dans ce dispositif gourmand ? De nombreux tests sont effectués.


Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps !
 Métamorphose de Narcisse, Ovide

Côté texte, je ne m'inquiète pas pour la courroie de transmission, la pièce devrait parler aux enfants du premier mot jusqu'au dernier. Le rapport au corps, n'est-ce pas 75% des tourments enfantins et adolescents ? Ce rapport change avec les usages. Pour un passage, Clémence va sans doute éclairer Inès au portable. Elles veulent intégrer au propos et à la forme les objets et tendances technologiques – selfies, snapchat, cam... – indissociables de la construction actuelle de l'identité.






Le lendemain matin, autour du café, la discussion porte sur le tulle de fond. Il a pour fonction de matifier l'écran vidéo, sans quoi sa présence dormante envahirait le fond de scène. Il amène également du grain aux images, et ouvre un deuxième espace de jeu. Sa présence devant l'écran dédouble les formes projetées, dont le rapport au corps des comédiennes est de fait moins contrôlable.

D'une manière générale, cette création a un axe technique très fort, dont je ressens tout le poids dans le processus, avec de plus classiques zones de travail (le jeu notamment) remises à plus tard. Le moindre passage soulève un écheveau de problématiques. Sans parler d'aspects esthétiques, dont certains restent à trancher. Pour les doubles numériques des comédiennes, par exemple, certains dans l'équipe défendent un choix réaliste (de personnages se contemplant dans le miroir), tandis que d'autres, ne croyant pas à l'illusion, ne souhaitent pas y entrer et préfèreraient assumer le théâtre.


En fin de semaine, un long temps est consacré à une séquence-clé, quand Iris avoue son mal-être et sa solitude face aux moqueries. Les visages des enfants, basculés en négatif, deviennent inquiétants, sinon menaçants. Un rat dessiné et animé (par Julien, qui fait vraiment des miracles sur Millumin) vient chercher le rire, plaçant le public face à sa cruauté. Un passage très touchant.

Le complexe d'Icare, c'est bien beau, mais même après un atterrissage parfait, on n'a pas prouvé grand-chose.
Jean Giono

José Fehner
Pause autour d'un chili sin carne, en musique. Mangabey (alias José Fehner) a rejoint l'équipe pour déjeuner ; il chambre les protéines de soja utilisées par sa sœur. Entre deux coups de fourchette, le DJ fait écouter de ses morceaux, parmi lesquels Inès et Clémence cherchent une ambiance plutôt techno pour une scène du spectacle, où Iris sort de ses gongs et avoue sa jalousie. Iris éructe, Clémentine danse, ça mérite une de ces montées dont Mangabey a le secret.


La Digue – novembre 2019

Arrêt Croix-de-Pierre, je me retrouve face aux portes de la Digue, sans code ni – allez savoir comment nous avons communiqué jusque-là – sans numéros de téléphone. 13h, il fait faim. C'est finalement Florence Meurisse, de la compagnie 111, qui me sauve la mise. A l'étage, cette fois, ça sent les lasagnes, et con carne, faut pas déconner. Inès a encore frappé – "on a fait tourner sur la semaine, se défend-elle, Joss a amené une tartiflette hier". Pas de tupperware individuel quand on travaille à l'Agit. Apport calorique garanti.

Aïda Sanchez, coache vocale d'Inès, arrive pour le café. Toute en cheveux et en lunettes, Aïda. Flash, dix ans de moins dans les yeux – Aïda avec Christelle Boizanté et Frédéric Marchand, sur la scène du Grand Rond. Orlando. C'était quelque chose.

Aïda Sanchez
La chanteuse vient assister à un filage. J'en profite aussi. En quittant les bureaux, on accède à la salle de répétition, au rez-de-chaussée, par une cage d'escaliers restée dans son jus. La Digue est toujours – ça changera peut-être à compter de 2020 – ce gros briard en mal de shampouinage. Les gradins en bois clair sentent l'espace de travail, on n'est pas là pour s'endormir au creux de sièges moelleux. En tout cas, le lieu offre un plateau de dimension médiane pour les compagnies.
La forme est désormais très proche de son état final, de micro-ajustements sont effectués à chaque filage, à raison de deux par jour. Aïda aide Inès à régler la portée de voix pour son chant final, "I am what I am". L'équipe s'interroge sur la bascule musique/ a capella. La présence de la chanson originale en arrière-plan est aussi envisagée, avant d'être laissée de côté – "Inès chante en mi, Gloria Gaynor en do", commente Aïda avant d'ajouter : "t'as choisi une chanson difficile, deux octaves et demi". Elle ne repart pas sans un conseil soin (homéovox, si vous avez les cordes un peu fatiguées).


Dernière matinée auprès de la compagnie. Réduite à son noyau central, l'équipe fonctionne différemment. Clémence passe en regard, Inès souhaitant reprendre la scène des insultes. Comment placer sa voix sur la colère ? Celle d'Inès se déforme dès qu'elle crie. Clémence lui fait travailler une progression. J'aurai peu vu de ces instants d'approfondissement théâtral, sans doute suis-je passée entre, je sais que Nathalie a mis le nez dedans, une fois réglé l'énorme volet technique.
Un ultime filage pour moi, avec la sensation, cette fois, d'un véritable trio ; Capuche est intégré comme un fil rouge jusqu'à la réplique finale, le spectacle s'ouvre en triangle sous son regard modérateur. C'est intelligent et drôle.
Je les laisse sur une interrogation, concernant des ajouts scéniques récents, que je découvre. Le fil sensible de la moquerie est au coeur de la conversation. Une séquence est sur la sellette, durant laquelle Clémentine et Iris caricaturent les défauts physiques d'autres enfants : faut-il la supprimer, ou au contraire, la pousser de façon à traiter ce point intéressant, la bascule de l'héroïne dans la moquerie dont elle est victime ? Faut-il laisser le public seul face à cette scène, ou pointer la dérive ?


Réponse sous quinze jours. J'ai hâte, comme eux, de voir cette forme séduisante et touchante mise à l'épreuve d'une salle remplie d'enfants. Le jeune public a toujours des réactions surprenantes. Deux semaines sans plateau les attendent avant le montage au Grand Rond. Situation curieuse pour une création – "au moins, on sera reposées !"

Manon Ona