LA FABRIQUE DES IDOLES (THÉÂTRE SORANO)


ÉTATS CRITIQUES - théâtre, cinéma et littérature


Quentin Quignon, Chloé Sarrat et Simon Le Floc'h de MégaSuperThéâtre
dans la Fabrique des idoles © Binocles Photographie

Il était une foi… 

Amusant, Boileau doit s'en retourner dans sa tombe, lui qui écrivait : « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.  » Bien sûr, cela fait une paye que la sacrosainte unité de lieu, de temps et d’action a rendu l’âme sur les planches… Mais avec la Cie MégaSuperThéâtre et la Fabrique des idoles, le bouchon est poussé loin dans la transgression du modèle aristotélicien. Le temps ? Tellement dilaté que la pièce commence même avant le Big Bang. Le lieu ? De Los Angeles au col de Roncevaux, en passant par la Lune : il est évident que ces jeunes gens sont nés avec la popularisation du GPS. L’action ? Éparpillée façon puzzle, dans le temps et dans l’espace, par ces nouveaux tontons flingueurs du théâtre académique. 

L’unité est ailleurs. Dans l’esprit de troupe, par exemple, qui circule, amical, sincère, joyeux, entre les trois interprètes au plateau – Chloé Sarrat, Quentin Quignon et Simon Le Floc’h ont même l’élégance, malgré des personnalités très différentes, d’être également formidables dans le jeu – tandis que hors champ, Théodore Oliver le metteur en scène, Romain Nicolas le « dramaturge » et Mélanie Vayssettes pour l’assistance à la mise en scène ont composé main dans la main la partition singulière de cette drôle de pièce. Ici, pas de couverture à tirer. Juste le plaisir de proposer ensemble « une grande fiction du monde », dont le fil d’Ariane est notre rapport à la croyance. Ou plus précisément à ces idoles que, de tout temps, nous avons eu besoin de « fabriquer ».

Marie, Roland, Charles et les autres

Après un « prologue », histoire de ne pas complètement bouder les Grecs, les voilà donc convoquées, les pop stars sélectionnées arbitrairement par la bande à Théo : Jésus, Roland, la Vierge Marie, Neil Armstrong et jusqu’à Charles Manson, qui entrent à la queue leu leu dans l’espace sacré de leur cour de récré. Quel plaisir d’incarner ! Quelle inventivité ! Issu de la génération qui recycle, le trio d’acteurs allume un feu avec des pieds de micro, organise un talk-show à partir d’une boîte à sons rudimentaire, réinvente à sa façon espiègle quelques moments fameux de notre patrimoine culturel universel. Iconoclaste ce qu’il faut mais respectueux du public qu’il prend sans cesse à témoin de ses batelages, il met en œuvre un phagocytage redoutable des instruments de la communication moderne : doublage, codes de la télé et de la radio, grands raouts politiques, travers du journalisme culturel… Et même quand il nous propose un cours de sciences naturelles, revenant à l’époque primitive de la création de l’homme, on adhère à cet Il était une fois la vie revisité par les enfants de Présence Panchounette…

Et puis y’a la musique, quatrième mousquetaire de ces jeunes Gascons du théâtre. Escorte de leur fantaisie, il suffit qu'elle associe la mission Apollon 11 au tube «Space Oddity » de David Bowie (merci pour ce moment, Simon Le Floc’h) et voilà un épisode déjà mythologique qui prend, converti par un dieu de la pop, encore une bonne couche épaisse de sacré ! Vous préférez « Hallelujah » de Leonard Cohen ou version Jeff Buckley ? Tant mieux : c’est un autre interlude musical qui vous est offert en trou normand pour éviter la crise de foi entre deux épisodes : l’un qui revisite la Chanson de Roland (ce dernier incarné par la toujours juste Chloé Sarrat) ; l’autre qui fait le récit d’une chasse au renne en postsynchronisation (merci pour ce moment, Quentin Quignon)… Enfin, le « premier pas sur la Lune » – qui n’est pas sans nous rappeler un passage mémorable du Goût du faux et autres nouvelles de Jeanne Candel, dont on sait que Théodore Oliver est friand – constitue peut-être l'instant le plus drôle de cette Fabrique des idoles, ex æquo tout de même avec la parodie d'une émission de France Culture. Délectable.

Bénédicte Soula

- du mardi 5 au vendredi 8 novembre, Théâtre Sorano (35, allées Jules-Guesde, 05 32 09 32 35, theatre-sorano.fr. Présenté avec le ThéâtredelaCité.


mise en scène : Théodore Oliver

avec Simon Le Floc'h, Quentin Quignon et Chloé Sarrat

collaboration artistique : Mélanie Vayssettes

régisseur : Arthur Canillas

dramaturgie : Romain Nicolas

son : Clément Hubert

lumières : Gaspard Gauthier

scénographie : Elsa Séguier-Faucher

construction : Victor Chesneau

costumes : Coline Galeazzi

production : Coline Chinal-Pernin et Clara Di Benedetto

Photographes associés : Pablo Baquedano et Jacob Chetrit - Binocles Photographie




Prochaines dates : 14 janvier, Chai du Terral, Saint-Jean-de Védas (34) / 21 janvier, TU, Nantes (44) / 30 janvier, Théâtre de l'Usine, Saint-Céré (46) / 10 mars, Théâtre des 2 points, Rodez (12)

Production MégaSuperThéâtre / Coproduction Théâtre Sorano / Puissance quatre / Théâtre delaCité-CDN Toulouse Occitanie / Collectif En Jeux