LE DECALOGUE (KRZYSZTOF KIESLOWSKI)



DANS LE RÉTRO - souvenirs et autres madeleines


photo DR 


Le cinéma intranquille de Krzysztof Kieslowski 


Un seul dieu tu adoreras, tu honoreras ton père et ta mère, tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, tu ne seras pas luxurieux…  Revisitant les préceptes des dix commandements de l’Ancien Testament, Krzysztof Kieslowski et son scénariste Krzysztof Piesiewicz écrivent et réalisent en 1988 un cycle de dix films destiné à la télévision polonaise, devenu aujourd’hui ce chef d’œuvre du cinéma du XXe siècle : Le Décalogue qui réunit les plus grands acteurs polonais.

Le Décalogue nous plonge dans l’histoire de personnages plus ou moins liés les uns aux autres, dans une cité à Varsovie, dans les années 80, aux prises avec des questions existentielles : l’amour, le bonheur, la mort, Dieu… Que se passe-t-il derrière les façades grises de cet ensemble d’immeuble froid et sans attrait, privé d’horizon ? Sous le sceau de son cinéma de l’inquiétude morale, le réalisateur polonais passe au crible la condition humaine confrontée aux dix commandements et sonde les profondeurs de l’âme humaine. Les personnages principaux qui traversent Le Décalogue sont des universitaires, des avocats, des chercheurs, des médecins, ayant droit de vie ou de mort et qui seront mis à mal face à des dilemmes éthiques. Car l’humain selon Kieslowski reste cette entité fragile ballotée par le destin, les accidents et hasards de la vie. Un observateur (Artur Barcis) promène sa présence muette et surnaturelle dans (presque) tous les épisodes. Comme sorti de nulle part, cet être mystérieux apparaît – tel un ange – dans les moments décisifs, lorsque les personnages s’apprêtent à prendre l’une ou l’autre des voies de la destinée, posant sur eux un regard interrogateur sur leur conscience. Si le compositeur Zbigniew Preisner imprime une unité à l’ensemble des films par sa musique mélancolique et élégiaque, Kieslowski a fait appel à neuf chefs opérateurs qui confèrent à chacun des films son ambiance et ses affects. À cet égard, la lumière verte et glauque de Slawomir Idziak de l’épisode n° 5, Tu ne tueras point  – film le plus engagé de la série et qui, comme l’épisode n°6, a donné lieu à un long métrage  – nous plonge dans un état de malaise constant. Témoin d’une double violence, celle commise par Jacek sur le chauffeur de taxi et celle commise sur lui par la société, le spectateur est laissé seul juge du bien et du mal, libre de ses propres interprétations, face à ses propres questionnements. Car celui dont le métier, dit-il, est « de ne pas savoir », filme ses personnages sans empathie et sans parti-pris. Alternant cadres serrés sur les visages et plans larges en plongée, il se fait le regard omniscient et impartial d’un démiurge observant ses personnages se débattre. Dans Le Décalogue, les hommes et les femmes s’épient, le plus souvent à travers le prisme des fenêtres, des vitres et des écrans, ou autre instrument d’optique. Le volet n° 6 Tu ne seras pas luxurieux cristallise cette question du voyeurisme. Le réalisateur s’amuse dans une mise en abime ironique à placer le spectateur dans la posture d’observer un jeune homme timide, Tomek, espionnant lui-même à la longue vue sa voisine d’en face, dont il est obsessionnellement épris. Par le filtre de la vitre, Le Décalogue semble nous inviter à prendre de la distance avec ce que nous prescrivent intimement les lois morales et religieuses. Réticent à toute forme démonstrative, affirmative, Krzysztof Kieslowski pratique un cinéma du doute, de l’indicible, émaillant ses films de signes et de présages. A nous spectateurs de nous en saisir et de les interpréter – ou pas : ici, une bouteille de lait renversée, là, une guêpe qui émerge d’une tasse de médicament, là encore, une encre bleue se déversant d'un encrier… Autant de signes qui viennent perturber un cinéma quasi-documentaire. Aux scénarii pragmatiques de son ami avocat Krzysztof Piesiewicz, le cinéaste injecte en effet des éléments surnaturels qui distordent le réel et provoquent un climat fantastique. Un réel malade reflétant la vérité sociale du peuple polonais.
Bien que Le Décalogue soit ancré dans la Pologne des années 80, comme en témoignent discrètement quelques symptômes socio-politiques, sa dimension est indéniablement universelle. A travers ses dix histoires de vie, il nous exhorte, quels que soient nos errances, nos doutes, nos petites et grandes croyances, à vivre le mieux possible, dans le respect et le souci des autres. 

Sarah Authesserre


Le Décalogue de Krzysztof Kieslowski  (545mn ) disponible en coffret DVD et blu-ray aux éditions Potemkine 

Distribution : Zbigniew Zamachowski, Grazyna Szapolowska, Daniel Olbrychski, Artur Barcis, Janusz Gajos, Maja Komorowska, Jerzy Stuhr, Krystyna Janda, Olaf Lubaszenko, Boguslaw Linda… 

Suppléments : 
- Brève histoire du Décalogue : un entretien avec Krzysztof Kieslowski, par Eileen Anipare et Jason Wood (Grande-Bretagne, 47min – 1996 )
- Conférence de Frédérique Leichter-Flack autour du Décalogue 5 - 23’ 
- Conférence de Pascal Bruckner autour du Décalogue 10 - 20’