Le tarot et moi


DANS LE RÉTRO - souvenirs et autres madeleines
J’ai appris dans le Sud. Avec papa et les oncles en bras de chemise (tu seras un homme, ma fille) dans la touffeur d’un été biterrois.
Ceci n’est pas un article de presse. Ouste le pacte d’objectivité passé avec ma profession, ici j’ose la première personne du singulier, le je de l’intime que je ne sors que très rarement de sa gangue, et encore avec sa muselière. Permission accordée, cette fois, face à l’ampleur de l’enjeu qui se joue ici : redonner sa place d’honneur au tarot dans notre société. Dans mon rétro à moi, je vois une jeunesse privée de tablette Apple mais colorée par ces infinies parties de cartes, menées jusqu’au bout de la nuit (jusqu’à l’insomnie)... Écoute, je te raconte.


Souvent je me suis couchée de bonne heure, mais au petit matin. Juste après des nuits blanches (au café, at home, ou chez des amis) abandonnées à ce plaisir délicieusement coupable : le jeu de tarot. Longtemps, tandis que le ventre rond de la cafetière gargouillait, que les verres à vin se remplissaient avant de se vider à la régalade, j’ai occupé ces heures perdues à taper frénétiquement le carton (hum, l’odeur de ces vieilles cartes : du caramel chaud qui s’échappe, chatouille l’arôme bouillant de l’arabica et le piquant du tabac froid). Entourée de mes proches, copains, famille – beaucoup sont restés pour toujours dans ces années 1990 et 2000 –, mais aussi d’inconnus jetés vers nous par la seule règle du jeu à ne jamais oublier, celle de l’hospitalité, je ne savais pas alors que le bonheur était là : à ma table.

Longtemps et nuitamment, dans cette innocence, j’ai mené assise des conquêtes impériales avec mes armées rouges et noires – ô Toulouse, je ne te connaissais pas encore pourtant ! –, jetant mes petits soldats de trèfle au combat, des matricules sans visage (numérotés de un à dix) dévoués à sauver les fesses de mon Roi de cœur ou de cette bêcheuse de Dame de carreau… Quelle métaphore terrible de nos sociétés, de nos guerres, je m’en rends compte à présent, que ce sacrifice des cartes de peu, tout comme cette gestion des munitions (atouts de 1 à 21) pour protéger ses majestés et leur suite...

J’ai appris dans le Sud. Avec papa et les oncles en bras de chemise (tu seras un homme, ma fille) dans la touffeur d’un été biterrois. D’abord observer. Comprendre que ce petit tas de cartes abandonné sur un coin de toile cirée s’appelle « le chien » parce qu’il te sera fidèle dans la bataille qui s’annonce. Comprendre qu’il va falloir être bien maligne pour tromper les vieux briscards-en-bras-de-chemise, et qu’une cinglette à la dame, c’est fou, c’est audacieux, c’est dangereux, mais ça vous installe dans la légende… Qui n’a pas passé au moins une garde sans, même s’il possède plusieurs Rolex à cinquante ans, n’a rien gagné dans la vie ! Qui n’a pas survolé une partie à 5 joueurs en appelant un roi qui s’était réfugié dans le chien ne peut comprendre la joie violente de se savoir élu.e des dieux !

Plus tard, ce sont les nuits froides d’Auvergne qui ont servi de décor à mes conquêtes napoléoniennes. Derrière les vitres opaques blanchies par la buée épaisse, les uns serrés contre les autres à la Txallupa place du Buis à Aurillac – parfois dehors la neige –, passer un grand chelem fait de toi le stratège d’Austerlitz… Un p'tit chef, une déesse des nuits cantaliennes. Perdre ton petit en revanche, dans une chasse menée, implacable, par tes adversaires, manquer la mise de deux plis, et c’est la Bérézina, ton Waterloo à toi : « Garçon, un whisky-coca, s’il vous plaît ! »

Aussitôt, pourtant, tu remontes en selle : « C’est à qui de distribuer ? Au c… qui le demande, je sais… Vas-y, coupe ! » – l’heure de ta non-Rolex n’a plus d’importance, tu vis en 1805… Quoi ? Oh, mon Dieu ! Tu as deux rois, un collier d’atouts, deux bouts non prenables et une coupe naturelle à pique ? Les cartes, étalées fièrement en éventail devant ton visage qu’il faut garder impassible, semblent plus nombreuses que d’habitude. Plus lourdes dans ta main tremblotante. Tu as chaud malgré les températures querelleuses dehors. C’est à toi de parler. « Je prends », tu dis. « Mais c’est la dernière pour moi ce soir, ensuite, je vais me coucher…
— D’accord, tu fais quoi ? on te répond. Petite, pousse ? »
Et toi de t’entendre claironner dans la confusion générale : « Non… Je fais une garde contre. »

Bénédicte Soula