NOS ANNÉES (CAVE PO')



ETATS CRITIQUES - théâtre, cinéma et littérature

© Oliver Gal


Je me souviens...

Chacune des créations d’En compagnie des Barbares est une invitation à partager une forme insolite, à entrer dans un dispositif scénique au service d'un propos à caractère littéraire ou poétique et la plupart du temps participatif. On se souvient de l’immense robe érotique de Karine Monneau cachant et révélant Les Notes de l’oreiller à une petite assemblée de spectateurs en émoi. Il y eut aussi l’installation dadaïste de Cri & Co, sorte de machine à la Tinguely catapultant l’œuvre du poète contemporain Christophe Macquet. Récemment, la poétesse sonore hongroise Katalin Molnar nous donnait sous les traits de la comédienne Militza Gorbatchevsky une turbulente Konférans pour lé zilétré devant un auditoire très réactif.
La dernière création de Sarah Freynet et Karine Monneau (les dites Barbares de la compagnie) s’appuie sur le chef d’oeuvre d’Annie Ernaux Les Années, désormais devenu un classique, au concours de L’Ecole Normale Supérieure, aux côtés de Mallarmé et Victor Hugo. Dans les dernières pages, Annie Ernaux énonce l’enjeu de ce livre publié en 2008 mais auquel elle pense depuis les années 80 : « retrouver la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle », « saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant.»  Si le pronom elle est usité tout au long du roman c’est parce qu'Annie Ernaux préfère s'effacer derrière la troisième personne pour mieux parler de nos vies en parlant de la sienne. Quant à « l’époque donnée », elle court des années 40, date vers laquelle est née l’autrice, jusqu’en 2007, veille de l’élection de Nicolas Sarkozy. Ainsi, la romancière nous fait assister à une traversée de 60 ans dans laquelle défilent sans hiérarchie évènements historiques, métamorphoses sociales, évolution des mœurs, des objets et des langages, à travers les regards successifs d’une jeune fille, d’une femme, d’une mère, d’une grand-mère. 
Pour rendre compte de ce passage du temps émaillé de traces visuelles et sonores que sont photos, musiques, films ou slogans publicitaires, Les Barbares ont imaginé un théâtre d’objets musical manipulé par un duo contrasté et complémentaire : Karine Monneau et Eliot Saour. L’une avait un peu plus de 20 ans à la chute du Mur, le second en avait 6 à celle des Twin Towers. Deux témoins, deux marqueurs du temps s’incarnant dans deux corps distincts jouant de leur écart de génération et de la confusion des genres pour endosser malicieusement une multitude de figures. A ce titre, la présence insolente du jeune comédien Eliot Saour aux talents de beatboxer, musicien et bruitiste apporte des contrepoints décalés au jeu de Karine Monneau – figure représentative de la narratrice, de la femme, de toutes les femmes. Dans un dispositif frontal, les deux ont pour partenaire de jeu… une table. Meuble intelligent, cette table-gigogne se métamorphose au rythme de la chronologie narrative. D’une longueur sans fin et recouverte d'une nappe blanche au début de la pièce, elle figure les repas familiaux interminables du dimanche après la messe, dans la France de l’Après-guerre. Puis, suivant les avancées sociales, l’évolution du modèle familial et le progrès –  le célèbre gimmick « C’est nouveau, ça vient de sortir ! » de Coluche pourrait être le leitmotiv du spectacle – elle change de taille, de forme, de matière (bois, Formica, toile cirée… ) Cette véritable boite à malices recèle également nombre de chausse-trapes faisant apparaître et disparaître ces objets iconiques qui ont marqué les générations : transistor, tourne-disque, mange-disque, minitel, ordinateur Apple… 
Certains passages traités dans le roman en une ou deux lignes sont prétextes ici à de véritables scènettes. Les fécondes années 80 surtout donnent lieu à quelques madeleines particulièrement drôles et émouvantes comme l'euphorie de l'élection de François Mitterrand en 1981 et dans son sillage la légalisation des radios libres, à l’instar de la sulfureuse Carbone 14 !  Edifiantes aussi ces années qui voyaient naître les valeurs libérales d’un certain Bernard Tapie et de Philippe de Villiers, étendards d’une France qui gagne et s’exhiber les corps épanouis de Véronique et Davina dans l’émission dominicale Gym Tonic
On pourrait regretter la voix si singulière d’Annie Ernaux, ses questionnements féminins sur l’accomplissement de soi, ses réflexions simples et lumineuses sur le féminisme, effacés au profit d’une expérience avec le public collective et très vivante. Mais la proposition de Nos années est contenue dans cette réappropriation unaniste du titre du livre : à chacun de nous de prendre place dans les mots de la narratrice, de retrouver à chaque porte ouverte sur cette mémoire impressionniste, les images et les sons qui sont les nôtres. Le soin particulier apporté à la bande originale contribue fortement à cette projection du spectateur : d'Etoiles des neiges de Jacques Hélian au Happy de Pharell Williams, en passant par Jacqueline Taïeb, les Doors, Soft Cell, ou le fameux Holiday Rap qui annonce l’émergence du hip-hop, ces musiques et chansons sont inscrites dans tous les imaginaires. Codes de jeux et modes d’adresses variés font aussi de ce spectacle un voyage très sensoriel qui interroge le passage du temps et notre condition humaine, à la fois si insignifiante et grandiose. Derrière l’aspect feel good du spectacle, sourd un petit air de vague à l’âme au regard de ce temps palimpseste où se réécrit indéfiniment la marche de l’Histoire, devant ce défilé en accéléré de nos vies éclairé par la lumière de notre XXIe siècle. Par son désir d’interpeller le spectateur dans son présent immédiat, le théâtre métaphysique d’En compagnie des Barbares aspire ici ce qu’Annie Ernaux n'a de cesse d'ambitionner avec la littérature : « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

 Sarah Authesserre

 - Du 13 au 16 novembre et du 20 au 22 novembre 2019 à la Cave Po’ ( 71, rue du Taur, Toulouse, 05 61 23 62 00, cave-poesie.com)
- Mise en scène : Sarah Freynet, d’après Les Années d’Annie Ernaux (éditions Gallimard).
- Distribution : Karine Monneau et Eliot Saour 
- Collaboration artistique et musicale : Olivier Gal
- Décor : Gilles Géraud
- Collaboration artistique chorégraphique  : Mireille Reyes
 - Lumière :  Raphaël Sevet