Paris, Texas (1984)


DANS LE RÉTRO - souvenirs et autres madeleines

Harry Dean Stanton

Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure

Je laisse régulièrement s'égrener, dans une enceinte, les accords de guitare de Ry Cooder. Inoubliable bande originale, elle déleste ma mémoire, j'y reviens pour des virées intérieures, comme vers celle concoctée par Neil Young pour Dead Man. Le tremblant des doigts sur les cordes, n'est-ce pas un peu de ce tremblant de l'air au-dessus du goudron brûlant ?
Paris, Texas a mon âge. Paris, Texas me suit. Paris, Texas est compliqué a écrire dans une phrase sans ressentir la gêne de la virgule. Ponctuation du lopin de terre vide, celui acheté, sans qu'il sache trop pourquoi, par Travis – si vous ne l'avez jamais vu, rien à voir avec notre capitale. La casquette rouge d'Harry Dean Stanton : éternelle métonymie des solitudes. Boire avec lui dans un jerricane en regardant un aigle. Disparaître dans un plan fixe, en cette géologie âpre et sèche que propose l'Ouest-américain. (En revisionnant le film je constate : le cinéma d'aujourd'hui, qui esthétise tout, oublie la lumière blanche et crue du réel. Le soleil toute blinde, sans glamour. La caméra de Wenders l'épouse, la photographie de Robby Müller l'embrasse, sans l'embraser ; même s'ils ne diront pas non, plus tard, à de sublimes plans crépusculaires et nocturnes. Et l'éclairage des intérieurs, à pleurer.)

"They've said they find Travis"


Le coup de la super 8, fracassant. Comme ces personnages de théâtre dont tous parlent et dont le dramaturge retarde l'entrée, la mère disparue hante les mots. Le premier contact avec Jane est muet, sous le frottement de bobine d'un film amateur. Jane est ce personnage inaccessible, dont l'histoire se dérobe derrière des écrans. Et le sourire de Nastassja Kinski, d'une candeur monstrueuse, est de ces beautés auxquelles on se heurte. Parce qu'un homme la regarde, brisé, et que son enfant joue à côté, sans interroger son absence. Le scénario de Sam Sheppard construit le sens par juxtaposition, tout en préservant le mystère autour de cet amour perdu ; on ne ressent pas, dans la lente progression, un désir de suspense, plutôt une forme de pudeur. Raconter semble impossible.

Nastassja Kinski

Après l'écran de projection, c'est la vitre d'une voiture, cette chevrolet pétillante au volant de laquelle file la disparue, enfin retrouvée. Et plus tard, les deux scènes du peep show, qui les rend prisonniers, de part et d'autre d'une vitre teintée. Quelques minutes avant, c'est de dos que la jeune femme nous était présentée. Le réalisateur orchestre une apparition. C'est Nastassja Kinski : ça marche. Epiphanique. La douleur de Travis, filmée de profil, est peut-être plus percutante encore que cette réminiscence de Nabokov.
La deuxième scène du peep show – autant dire LA scène – est d'une lenteur et d'une longueur que plus aucun cinéaste n'oserait. Raconter l'irracontable, tracer son chemin dans une mémoire douloureuse, prend ce temps. Le choix du récit, plutôt que de séquences en flashback, est si juste, si déchirant, que l'on s'abîme à imaginer l'alternative désastreuse, sous une caméra montreuse comme beaucoup le sont. J'ai lu avec sidération des critiques qui la souhaitaient.
Dans la première moitié, Travis a l'apparence et les attitudes d'un enfant ; c'est en côtoyant son gamin, en se rappelant avoir été père, qu'il va peu à peu rejoindre son âge, sa vie, se réaligner. Au point de croisement, Jane, et un renversement pour le spectateur – l'homme enfant, si touchant, si emprunté, a donc été homme tout court. Très homme. Trop pour espérer rassembler les fragments d'une vie en puzzle. Se trouver et se perdre relèvent d'un même élan. L'enfant, le vrai, restaure l'alignement des planètes dans les galaxies catastrophées des adultes qui lui ont donné la vie.

Qui peut voir Paris, Texas sans conserver comme un sillon, dans sa mémoire, les quatre premières notes de guitare ?
Manon Ona