Sandre (Théâtre Sorano)


ÉTATS CRITIQUES - théâtre, cinéma et littérature


On l’entend : le titre sonne comme un petit tas de restes. On le sent : il fleure les histoires qui couvent, les gens hautement inflammables (ceux que la société voudrait garder hors de vue, sous clé sous l’évier), les vies tombées en poussière et les tristesses qui consument. Dans cet ordre. Moi j’ai vu Sandre au Sorano et je ne veux que le revoir.

Photo DR

Juste un abat-jour

Fauteuil en piédestal sous le jaune du lampadaire, rondeurs, velours et franges, on croirait presque à la bonhomie du décor… s’il n’y avait ce noir autour comme une angoisse à venir et ses piques anti-pigeons qui interloquent au cul du fauteuil. L’ambiance sonore nous enveloppe, une matrice douce et épaisse trouée de voix inaudibles, de cris en germe, de superpositions qui font tendre l’oreille et de possibles envolées liturgiques. Un ragoût de sons qui nous accueille et mijote à couvert (comme ces recettes censées retenir par le ventre les maris infidèles dont il va être question). On sait tout de suite que ça va être fort entre elle et nous, cette femme qui parle. Ça va être du lourd, du secret révélé, du vécu partagé dans la douceur douleur. Âmes sensibles surtout ne pas s’abstenir : on s’installe bien, on est toute ouïe, elle a besoin qu’on l’écoute. Son mari la quittée, elle a tué leur enfant. « La cafetière fait des bruits de gargouillis mais j’entends quand même quand on sonne à la porte ». La femme sous le rond de la lampe gargouille elle-aussi, trop à dire par où commencer : psalmodier pour se rassurer puis dévider plus assurée le fil d’une vie en pelote qui au pic du chagrin et du désespoir enflera, grondera et crachera un fiel d’encre. Lentement, avec l’humour en soupape sinon on étouffe, elle égrène son récit au rythme des petits clics de l’interrupteur pendouillant de la lampe. Implacable découpe de lumière policière ou intime, qui la fait changer plusieurs fois de visage. On est pris.

Juste un infanticide

C’est posé par le décor donc : dès l’ouverture on marche droit de ce fauteuil vers le tragique mais sans pathos. On ne nous veut pas dégoulinants de larmes ni de bons sentiments. Tant mieux. C’est posé par le thème aussi : apparaissent ici ces mères infanticides des faits divers, étouffeuses de grossesses, de bébés en déni à peine existés déjà congelés auxquelles beaucoup donneront quand même un prénom car elles ne veulent rien oublier (on attendra la fin pour savoir à quel point). Des femmes tabous par excellence, petites sœurs déchirées des Médées légendaires, qui accouchent non pas de mythes mais de leurs tripes, tordues toutes seules dans la baignoire ou sur le carrelage. Il y a tout cela dans Sandre, la puissance du sujet, le collet d’une langue qui nous harponne et le jeu au cordeau (formidable). La langue de Solenn Denis borne le cadre, fuit l’effet facile et serpente sûre vers le but en événements nus (un mari qui découche, un enfant qui mord les autres à l’école, un repas dédaigné, petits gouffres successifs d’un chagrin qui se creuse, immense jusqu’à dégoupiller). L’écriture fait des boucles, anodine en apparence puis directe le moment venu en uppercut. La même envie de comprendre sans juger, la même poésie là que dans la mise en scène  (« faire la beauté »  tient en trois mots, une barrette dans les cheveux, un peu de rouge à lèvres, imparable). Quant au choix d’un homme pour mener la barque noire de ce monologue crépusculaire, il est évident et mille fois juste : Erwan Daouphars (en jean T shirt et les pieds nus) est cette femme dès le premier instant sans qu’on en doute jamais, avec des riens de postures de mains et de genoux croisés, des silences hésitants au front et de longs regards intérieurs, le halo au visage de ces comédiens qui se rendent perméables aux paroles nécessaires. Et qui vous contaminent. On sort abasourdi.

Cécile Brochard


Accueilli les 15 et 16 novembre 2019 dans le cadre de Supernova au Théâtre Sorano (35, allées Jules-Guesde, 05 32 09 32 35, theatre-sorano.fr)

Prochaines dates : du 14 au 17 janvier 2020 au Théâtre de l'Elysée à Lyon

Texte : Solenn Denis (Éditions Lansman)
Mise en scène : Le Denisyak
Avec Erwan Daouphars
Scénographie : Philippe Casaban & Éric Charbeau
Création lumières : Yannick Anché
Création costumes :Muriel Leriche
Construction du décor : Nicolas Brun.