SOPRO (THÉÂTRE GARONNE)


ETATS CRITIQUES - théâtre, cinéma, littérature

Crédit : Christophe Raynaud de Lage

Comme un souffle délicat

Geste théâtral tout en délicatesse, l’âme de Sopro (Souffle en français) a encore été une fois insufflée par une figure féminine. L’héroïne ici ne s’appelle pas Anna Karénine, Antigone ou Emma Bovary, ni même Candida – le prénom de la grand-mère de Tiago Rodrigues au cœur de By Heart. Non, la protagoniste principale se nomme Cristina Vidal. Et elle est la souffleuse du théâtre national de Lisbonne. Elle a passé sa vie dans les coulisses, à l’ombre des acteurs, leur susurrant les mots manquants et corrigeant leurs erreurs. Par un heureux hasard du calendrier, à moins qu’il ne s’agisse d’un rendez-vous organisé par quelque dieu malicieux, elle débute son métier en 1978, à l’âge de 18 ans, soit un an jour pour jour après la naissance de celui qui deviendra 40 ans plus tard son directeur : Tiago Rodrigues. Cette dame humble et effacée, vêtue tout de noir pour mieux passer inaperçue, incarne à elle seule toute la mémoire de ce théâtre. Il lui en aura fallu du temps à Tiago Rodrigues pour convaincre Cristina de monter sur scène, d’être pour la première fois de sa vie, dans la lumière. C’est ce que raconte le début de Sopro qui reproduit les questionnements de la naissance du projet et des premiers jours de répétitions. Dans une mise en abyme drôle car distancée, Tiago Rodrigues n’hésite pas – via l’acteur qui l’incarne – à se moquer de lui-même, de ses travers de metteur en scène et d’auteur, assailli de doutes et de questions et capable d’abandonner les répétitions pour partir sur un autre projet « plus urgent ». Ce code théâtral instaure une connivence avec les spectateurs, les invitant avec élégance à entrer dans le spectacle. On est bien, on se sent chez soi dans le théâtre de Tiago Rodrigues. Un théâtre intime sur lequel plane le souffle amoureux d’un metteur en scène sur ses acteurs et sur son public. Sopro ne raconte pas la vie de Cristina Vidal. Il nous invite par la figure de cette gardienne du temple, à une déambulation, à travers divers cheminements, dans la mémoire du théâtre. À la manière d’un Ray Bradbury ou d’un Aldous Huxley, Tiago Rodrigues a imaginé un monde dans lequel les théâtres ne seraient plus. Il en a conçu un paysage de ruines, d’un dépouillement onirique. Un plateau relevant plus du symbolisme que du réalisme, fait de tréteaux de bois, d’où pointent, ici et là, entre les lattes, des roseaux sauvages, le tout baigné d’une lumière feutrée et chaleureuse.

Dans ce décor de bâtiment à l’abandon, qui rappelle par sa configuration le Teatro Nacional Dona Maria II, la souffleuse – dont le métier est ironiquement en voie d’extinction – semble en être l’unique survivante. Cette fiction aurait pu être un cauchemar, elle est un songe éveillé qui nous drape d’une douce mélancolie. Comme toujours dans les pièces du dramaturge et metteur en scène portugais, le spectre de la mort qui y plane ne fait qu’exhorter à la résistance dans un appel urgent à vivre. Sur le plateau, les vivants et les fantômes dialoguent par l’intermédiaire du corps de Cristina, porteuse de 25 années d’histoire du théâtre national. La première directrice dont le décès prématuré laissa orphelin toute l’équipe y croise la troupe de comédiens, sur lesquels Cristina veille comme sur sa progéniture, et texte en main leur souffle d’une voix dont nous parviendra qu’un faible chuchotement, les mots de ces auteurs disparus : Tchekhov, Racine, Molière, Shakespeare… En amoureux du verbe, Tiago Rodrigues nous fait entendre au cours de scènes revisitées la langue de Bérénice, Les Trois Sœurs,  AntigoneL’Avare dans son portugais aux sonorités sensuelles. Parfois, se substituant au metteur en scène, Cristina donne d’un geste des indications de déplacements ou se faisant même dramaturge, change la dernière scène d’une pièce ! La convention interdisant à la souffleuse de prendre la parole, Tiago Rodrigues l’a en effet doublée de la présence d’une comédienne dont la voix lui permet de s’exprimer. Une idée de mise en scène exquise qui ne fait que contribuer à la vision déréalisée de ce spectacle. On l’aura compris : Sopro est une déclaration d’amour au théâtre et à tous ceux qui le font –  y compris la communauté de spectateurs qui respire à l’unisson – par celui dont la foi dans le théâtre est chevillée au coeur. Complice d’un public qui semble assister à un acte théâtral en train de s’écrire, le double du metteur en scène proposera plusieurs fins au spectacle, comme celle… d’une chanson chorale ! Mais c’est bien sûr un tout autre choix qu’a fait le vrai Tiago Rodrigues. Cristina Vidal repartira comme elle est arrivée : seule, abandonnant le plateau à son plus grand dénuement, balayé par les vents.  Wild is the wind fait entendre la voix de Nina Simone.  

Sarah Authesserre 

- du mercredi 13 au vendredi 22 novembre, Théâtre Garonne (1, avenue du Château d’eau, 05 62 48 54 77, theatregaronne.com, ou 05 34 45 05 05, theatre-cite.com )

texte et mise en scène : Tiago Rodrigues 
avec Beatriz Brás, Beatriz Maia, Cristina Vidal, Isabel Abreu, Marco Mendonça, Romeu Cost
scénographie et lumière : Thomas Walgrave
assistanat à la mise en scène : Catarina Rôlo Salgueiro
son : Pedro Costa
costumes : Aldina Jesus
régisseur : Catarina Mendes
opération lumières : Daniel Varela 
traduction : Thomas Resendes
surtitres : Rita Mendes
production exécutive:  Rita Forjaz