J'AI RÊVÉ D'UN CAFARD (SONIA BELSKAYA)

ETATS CRITIQUES - théâtre, littérature, cinéma



© Romane Metaireau

Un très beau cafard


Sonia Belskaya signe un premier texte composite et sensible qu’elle porte seule sur scène. J’ai rêvé d’un cafard nous immerge dans des histoires sans héros, hormis ceux de leur vie.  Un moment plein de grâce.

« Pourquoi n’aime-t-on pas les cafards ? » se demande Sonia Belskaya ou du moins la jeune femme qui s’adresse à nous et à son poisson rouge dans ce décor de cuisine soviétique où, au dessus d’une porte sous-dimensionnée, s’empilent sur des étagères, bocaux de cornichons malossol, rangées de livres et cactées, têtes à l’envers. Le spectateur, lui, se laisse happer rapidement par la justesse et la sincérité de cette confidence qui débute par un souvenir familial. L’histoire – au passé – de son père de 67 ans, homme fier qui était venu chercher en France l’espoir et qui y a trouvé surtout Ikea ! Frappé à terre jusqu’au sang par des inconnus et traité de sale cafard, un matin où il rentrait de son travail à pied, l’homme qui préférait rendre des services que les vendre ne trouve pas derrière la porte de son logement le réconfort d’une épouse mais des armoires vides. Commence alors pour celui qui a perdu l’espoir une course effrénée et pour le récit de Sonia Belskaya un enchainement d’histoires de vies ordinaires en germe, inachevées, où l’amour y côtoie souvent la solitude et même parfois la violence. Dans ces fragments d’humanité qui se pose l’éternelle question : qu’est-ce qu’aimer ?, on trouvera un homme amoureux de sa femme mais dont le cœur finit par se muer en coup de poing pour les laisser elle et lui comme deux mégots flottant à la surface d’une flaque. Plus loin, l’histoire d’une jeune femme – peut-être la même – victime de violences tout au long de son existence, qui se demande si le grand amour ne se cacherait pas derrière le mot salope
On se dit qu’il y a là une langue, un univers, une présence, une sensibilité. Une écriture ciselée, d’abord, précise, qui répète, reprécise, s’enroule d’épanorthoses en détails quotidiens et même triviaux, vous rendant cette adresse toujours proche, intime. Jeune comédienne formée à l’Atelier du ThéâtredelaCité à Toulouse en 2016, Sonia Beslkaya est arrivée en France de son Moscou natal, à l’âge de 7 ans. Son premier spectacle est sculpté par cet héritage mémoriel, à l’image de sa cuisine d’enfance russe, alcôve où le temps se fige autour d’un thé noir et des petits secrets et grandes révélations de chacun. Tanscendé par une comédienne qui n’impose rien mais laisse l’imaginaire grand ouvert, son texte parfois cru n’est jamais frontal et fermé mais lumineux et onirique. Tout comme son univers esthétique irréel et enfantin qui recompose cet intérieur de cuisine passé au filtre déformant de la mémoire. Des éléments disparates et incongrus s’y entrechoquent tels des bribes de souvenirs lointains et fantasmés, grâce à une scénographie du morcellement et du détournement d‘objets : décor à moitié carrelé, porte d’entrée trop petite pour un adulte, aquarium servant de réceptacle aux vêtements, jeu de clés suspendu au bas de la porte… Comme annoncée dans son titre –  qui associe les mots rêve et cafard  –  la pièce joue du télescopage entre réel et imaginaire et son approche plastique n’est pas sans rappeler parfois des effets de photomontage ou collage surréaliste. Ainsi, cette projection vidéo d’une mer filmée à fleur de flots qui, par surimpression sur le décor, immerge parapluie, batterie de casseroles et pile de livres dans l'image. Un délice ! Toute la beauté et la délicatesse de ce spectacle résident en cette invitation du spectateur à se glisser dans sa cuisine intérieure pour y entendre les propres voix de son enfance, de ses amours et amitiés, de ses croyances et désillusions. Un moment de théâtre pur et généreux qui nous ramène simplement sur ce que Sonia Belskaya appelle le chemin de soi à soi : une très belle définition de la vie. 

Sarah Authesserre


Du vendredi 13 au mercredi 18 décembre 2019, à 20h30, Théâtre National de Nice 

Texte & jeu : Sonia Belskaya
Lumière : Rafaël Barbary
Vidéo : Romane Metaireau
Collaboration artistique & dramaturgie : Tristan Rothhut
Production : ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie 
Coproduction : Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur, Compagnie Zlata avec l’aide à l’écriture théâtre de l’association Beaumarchais – SACD
Création  au ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie du 12 au 22 novembre 2019