PFFF (Musée Les Abattoirs)


ON S'Y REJOINT ? - adresses toulousaines




En nocturne sur la Rive gauche

Le Musée d'art moderne et contemporain sait aussi vous attraper à la nuit tombée. Vous croyez votre trajectoire tracée mais une lueur frise au coin de l'œil, vous tournez immanquablement la tête : vous voilà kidnappé•e pour quelques secondes par les mots de Joël Andrianomearisoa, qui illuminent la façade. Fulgurance romanesque dans votre marche. De grandes lettres capturent votre regard de leur douce impudeur, héritage des Sentimental Products qu'il avait installés en ces lieux en 2017 – "Dans l'attente du septième jour qui nous réunira aux premières heures de la nuit". Si vous passez la porte, vous apercevez d'autres fleurs bleues lumineuses de l'artiste malgache. Peut-être souriez-vous ?


C'est un jeudi de mobilisation, 18h et des poussières. La majorité des manifestants sont rentrés chez eux, ça sent la fin de l'émulsion collective et le gaz lacrymo ; dans les stations de métro stratégiques, les foulards sont remontés, les yeux pleurent. Le moment de passer la porte d'un musée ? Le bon soir de la semaine, en tout cas, si vous souhaitez sillonner au calme les expositions des Abattoirs. Les nocturnes ont un charme bien particulier, quelque chose comme une danse à contretemps ; en hiver surtout, lune déjà haute dans la brume givrante. Une promesse de visite intimiste, dans un rapport très privilégié aux murs et couloirs, tout juste hantés.
En traversant les salles jusqu'au premier étage, il faut savoir s'attarder diversement, se sentir le droit de choisir. C'est bien là le plaisir du butinage nocturne : stationner longuement devant une œuvre qui saisit, s'autoriser à passer très vite devant d'autres. Visez donc ce Marat de Michel Lablais. L'assassiné, bel et bien dans sa baignoire, devient sous son pinceau un pantin articulé par un jeu de poulies, étrangement manipulé par un scarabée (insecte mystique et psychopompe). L'envie prend, en rentrant chez soi, d'en découvrir davantage sur les toiles torturées de cet artiste disparu en 2017. Plus loin, des grésillements et stridences annoncent l'installation de Charlie Aubry sur le ciblage internet et la collecte d'informations – un vrai piège pour qui tourne autour, vous voilà épinglé•e, scanné•e. Vous prendrez bien une petite dose de films et publicités adaptés à votre profil ? 
Quelques pas encore, vous entrez dans la matrice PFFF. Quelque chose comme un Projet de Femmes avec du Fond et des Formes, à moins qu'il ne s'agisse d'un Processus Foutraque sans Fin et sans Filet. Quatre ans de recherche ont mené Charlotte Castellat, Mélanie Rochis, Nadège Rossato, Louise Tardif et Fanny Violeau à cette matrice féministe particulièrement composite. Le mot exposition reste au bord des lèvres, il manque de relief face à ces deux salles compartimentées par des pendrillons. C'est une installation, une invitation à découvrir un univers accumulatif, arborescent comme le féminisme. La transdisciplinarité se ressent, mais ce sont plutôt les performances (égrenées sur les semaines d'installation) qui doivent trahir la formation théâtrale du collectif. La matrice, quant à elle, donne à partager un travail de collecte, politique et philosophique. Un cheminement de la pensée, la leur, entre état des lieux sociétal, explorations artistiques et militantes. On se promène parmi des propositions de natures très variées, c'est ce qui régale. Là, un mur aux livres où l'on peut se servir, ici, une pile de tisanes genrées. De quoi boire rose et affiner la silhouette. Autour d'une grande table, un espace ludique (comment, vous n'avez jamais joué au "Memory vulves" ?). Des publicités sexistes saisies dans l'espace public, parmi les enseignes commerciales les plus classiques. Un échotier, arbre sonore donnant à écouter au casque des paroles de femmes plus ou moins connues ; l'occasion de (re)traverser le coup de gueule de Carole Thibaut au festival d'Avignon 2018, par exemple.  
Le dispositif à arpenter est artistique, l'espace muséal octroyé a été pensé. L'ensemble est ceint par un large bandeau adhésif, annonçant fragile. La matrice associe des objets à des documents sonores, vidéo, photographiques, textuels bien sûr. On y observe des suspensions, des plafonds de verre, des prises de vue au sol, escorté•e•s par une injonction lancée en boucle. Un espace d'expression est ouvert, bref ça sent l'infusion patiente et collective des idées, des envies. Un cheminement créatif différent, un consistant pas de côté pour cette clique de trentenaires jusqu'alors visibles dans les salles de spectacle ; elles s'effacent ici derrière leurs recherches, auxquelles elles ont choisi de donner forme consultative pour vos yeux et oreilles.
Libre à vous de viser les lunes hautes et de vous y déplacer les jeudis soirs ; la matrice PFFF est toutefois explorable à tous les horaires d'ouverture des Abattoirs.

Manon Ona


Jusqu'au 15 févrierMusée Les Abattoirs, 76 Allées Charles de Fitte à Toulouse. Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h (tarifs : 8 et 5€).
Nocturnes les jeudis de 18h à 20h (tarif 2€) ; pas de nocturne pendant les vacances scolaires.