Batman Returns (Tim Burton, 1992)


DANS LE RÉTRO - souvenirs et autres madeleines




DES FLOCONS ET DES FÉLINS

Il neige sur Gotham. La ville noire, réminiscence de Fritz Lang, la ville aux cent bouches fumantes, a pris le blanc. Tim Burton a de nouveau investi la place, lui qui dirigeait Jack Nicholson dans une superbe Metropolis en 1989. Son incarnation souriante a laissé la trace que l'on sait, et pourtant, pourtant... ce Retour n'a pas moins de folie et offre sans doute un dialogue plus franc, plus abouti, avec l'esthétique du réalisateur.
Il faut cette course meurtrière sous la féérie des flocons, cette femme plus grande, qui termine son martini en regardant son nouveau-né manger un chat ; il faut ces chœurs menés par Danny Elfman, ce "merry Christmas !" escortant le geste infanticide ; il faut ce landau que l'on suit, cahin-caha, dans les égouts, ces secondes de travelling pour pénétrer les Enfers à sa suite, puis ce plan large où la frêle embarcation se perd dans un océan d'eaux putrides. Il faut cette dimension mythique, un Moïse d'un genre nouveau, investissant les dessous d'une Babylone moderne (politiques mafieuses, manipulations oratoires aux tribunes, foule naïve et cruelle, domination masculine constitutive, car annexée au capitalisme. Les ingrédients ne sont pas neufs mais la mythologie américaine fixe, on le sait, le plaisir par la répétition, la déclinaison de motifs ; c'est un cinéma pour spectateurs obsessionnels, souhaitant rejoindre le connu en suivant les pas de côté d'un créateur d'empreintes. Tim Burton dessine sa propre machine à abêtir les hommes, à broyer les femmes. Gotham pile et face, envers et endroit, surface et égouts, dont les eaux polluées sont à peine plus corrompues que ses habitants.

Dans les plis sinueux des vieilles capitales
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Baudelaire

"Elle a oublié de fermer la parenthèse". Non.
Je n'ai à ce jour jamais lu de comics et n'apprécie que 10% des films de super-héros. Ce n'est pas le sujet – il faut le laisser à ceux qui savent mieux. J'aime Gotham, cette existence fictive accordée à une ville, désormais vieille dame de 80 ans. J'aime les villes d'une manière générale, les tentaculaires de Verhaeren, les invisibles de Calvino, les mémorielles de Rodenbach et Gracq, les obscures de Schuiten et Peeters, les dystopiques d'Orwell et d'Huxley. N'est-ce pas le lieu où penser l'humain ? J'aime, enfin, voir Gotham se métamorphoser d'un film à l'autre. Assumée comme double réaliste de métropoles existantes – Joker de Todd Philipps, tourné à Brooklyn et dans le Bronx, est à ce titre très troublant dans sa première moitié –, ou pensée comme un personnage à part entière, dans son costume de nuit, abritant sur ses toits et dans ses failles les si symptomatiques incarnations des violences et angoisses américaines. C'est le cas chez Burton. Le décor enchanté dévoile la dualité de la ville et la survivance du Mal, notion bien anglo-saxonne, Mal incarné par les parents plus que l'enfant, et que trahit la naissance d'un freak. Le schéma est clair : c'est la société qui enfante ses monstres. Le Pingouin aura un destin cinématographique moins épanoui que le Joker. Trop animal ? Trop pathétique ? Trop merveilleusement incarné par Danny DeVito ?)

Fin du générique, ellipse, raccord neige.
L'arrivée de Christopher Walken dans l'antre du Pingouin achève d'annoncer la couleur. Une Cour des Miracles sous un parc d'attraction gelé : on est moins là pour honorer l'univers DC que pour voir Burton déployer sa sombre machine à rêves. L'héritage romantique et gothique du réalisateur hante Gotham. Perruques blanches sur peau poudrée : les couleurs décadentes des freaks ont remplacé la palette franche associée aux comics. Batman promène son hiératisme dans un ballet de monstres malicieux et drolatiques, où des caniches poseurs de bombe circulent parmi des manchots empereurs.

Quand Pfeiffer griffe l'écran

Michelle, my love, sont des mots qui vont si bien ensemble. On peine, en la voyant, à se rappeler l'inconsistance de Kim Basinger dans le premier volet. Son entrée dans le cercle des héros sombres de Gotham a de quoi fasciner. Cette fois les spectateurs peuvent assister, médusés, à l'avènement du monstre. La crise du personnage se noue dès la séquence dans les bureaux de Walken et ce mutisme auquel Selina s'astreint, derrière ses sauts de lunettes, glacée sous les rires gras d'un monde d'hommes. En la tuant, l'incarnation machiste du film lui offre une véritable existence.
La revanche sociale de Selina Kyle passe par une mort symbolique et une renaissance en Furie moderne. Le passage tient tout du seuil, du rite, avec deux séquences en miroir, un cas d'école pour étudiants en cinéma. 


La solitude et la vulnérabilité de Selina sont le creuset d'une figure d'émancipation particulièrement canaille. Son caractère sexuel, absolument contraire au cadre de production, flambe à lui seul les murs de sa prison, mentale tant que sociale. La métamorphose régale par sa nature théâtrale ; c'est une actrice que l'on dévore, une actrice se payant une séance anthologique de jeu. Le spectateur la voit sceller la dualité de son personnage, autorisant Catwoman à jaillir des tripes fumantes de Selina et de ses poupées éventrées dans l'évier. On se rêve petite souris pour assister à ces heures de tournage, à cette mue.

Sutures à vue

Catwoman naît dans un noir sans nuance, et c'est elle qui tient la bombe de peinture. C'en est terminé du cocon rose pour femme chrysalide. Comme Batman et le Pingouin, elle définit son costume par l'animalité. Exit le tailleur beige terne. Sa seconde peau miroite, véritable attentat à la pudeur et à l'hypocrisie ambiante. Quelques séquences plus tard, la voilà plein cadre, rouge à lèvre dément, nous mordant le nez dans un gros plan sauvage. Justicière en roues libres, prédatrice.



Plus tard encore, l'inévitable, réinventé par une belle pincée de dérision : le tandem amoureux des êtres doubles, avec le spectateur en embuscade, qui profite du quiproquo comme dans les vaudevilles. L'illusion de puissance, puis d'ancrage en la supposée normalité de l'autre. Aux abords de la fin, on retrouve Batman et Catwoman dans un bal costumé, la construction en miroir et le principe d'inversion qui tissent tout le film se scellent dans un pas de deux. Ces super-héros d'un genre particulier dansent parmi les masques... à visage nu. Dr Jekyll ne pourrait-il être, après tout, la personnalité cachée de Mr Hyde ?

Manon Ona