L'AMÉRIQUE - CIE BON-QU'A-ÇA (PAUL PASCOT)


ETATS CRITIQUES - théâtre, cinéma, littérature


© Christophe Raynaud de Lage


Born to be wild



Eldorado au parfum d’ailleurs, de réussite et de liberté, « l’Amérique ce n’est pas forcément en Amérique mais peut-être quelque part en nous », peut-on entendre de la bouche d’un des personnages de la pièce de l’auteur belge Serge Kribus. C’est cette destination que les deux héros de L’Amérique vont tenter d’atteindre dans un road-trip qui ne les conduira pas jusqu’aux Etats-Unis, mais à la conquête d’eux-mêmes. Paul Pascot dont c’est la deuxième mise en scène signe là un spectacle fort, très juste et actuel, en dépit d’un contexte post 68 à peine identifiable au demeurant. Jo et Babar dont l’âge – la vingtaine – est le seul dénominateur commun, vont un jour se croiser dans un bar à Paris pour ne plus se quitter. Ensemble, ils feront les 400 coups, de la France à la Belgique, avec en bandoulière leurs rêves de changer le monde et pour seule arme contre l’adversité, leur amitié indéfectible. Il y a comme ça des êtres qui sont amenés à se rencontrer mutuellement, pour se rencontrer personnellement. On pense à Pierrot et Jean-Claude dans Les Valseuses, Bernard et Michel dans Tandem, ou plus loin – aux Etats-Unis justement – les deux paumés attachants Ratso Rizzo et Joe Buck de Macadam Cowboy : des duos de cinéma populaires mettant en scène et sur la route deux solitudes, deux amitiés improbables pour une tragédie de l’existence universelle. Si les références cinématographiques s’imposent c’est parce que la pièce l’est, cinématographique. D’abord, écrite en forme de flashback, elle nous est racontée dans un présent immédiat et concret par deux personnages nous faisant revivre un passé qui n’est déjà plus, avec des ralentis et des accélérations, des arrêts sur image et des ellipses. Une puissance d’évocation incarnée qui tient aussi en la présence de ses deux héros archétypaux aux deux corps tout aussi archétypaux : l’un, menu, sec et nerveux, petite frappe parisienne à la gouaille impétueuse mais à la faille immense, Jo ; l’autre, géant de 150 kg, aux pieds d’argile, fragile, idéaliste, mal dans sa peau et craintif, Babar. A eux deux, ils endossent tour à tour – hormis leur propre personnage –  tous les protagonistes croisés à bord de leur parcours initiatique. L’Amérique est un texte écrit pour des acteurs funambules, une partition électrique, réaliste et charnelle alternant la parole-récit et la parole directe. Les 49 scènes qui se succèdent dans une urgence arrimée à une bande-son pop-rock exigent de ce duo une dextérité précise et rigoureuse et une présence infaillible. Les chansons iconiques signées David Bowie, Jimi Hendrix, Bob Dylan et Janis Joplin propulsent le récit, portant dans son élan des acteurs au jeu plus physique que psychologique.

Sexe, drogues et rock’n’roll : ça pourrait être ça aussi l’Amérique ! Jeunesse oblige, l’apprenti-étudiant en médecine Babar sera initié par son complice Jo, tête brûlée au grand cœur, à toutes les premières fois : les filles, l’alcool, la drogue, la moto, la bagarre, le vol de voiture… Car il est bien question de cela dans L’Amérique : respirer à pleins poumons, sentir avoir prise sur sa propre existence, être l’auteur de sa vie plutôt que l’acteur. En se saisissant de ce texte écrit par un dramaturge né dans les années 60, sur sa propre adolescence, Paul Pascot, jeune trentenaire, pose un acte théâtral fondateur qui traduit les préoccupations d’un metteur en scène sur la jeunesse de son époque, tiraillée par l’impossibilité de choisir entre l’entrée résignée dans un système qui la phagocyte ou une vie sans contrainte, à la marge, qui l’isole. À cet effet, le parti-pris d’une scénographie judicieuse en forme de tournette carrée relève de la métaphore sociétale. Au centre de cet espace scénique restreint confinant les deux héros dans l’étroitesse d’un monde qui ne cesse de tourner inéluctablement, est planté un improbable et imposant escalier en fer ne menant nulle part, si ce n’est dans le vide…

On sort la gorge nouée par cet Easy rider contemporain. Les jeunes spectateurs se reconnaissent dans cette épopée qui voit les derniers instants de l’adolescence vaciller vers le début de l’âge adulte, les autres eux n’ont probablement rien oublié… A travers cette perte personnelle des illusions, s’énonce ici un no-futur collectif. « Le monde change sous nos yeux » fait dire Serge Kribus à Babar. Ce n’est pas Paul Pascot qui dira le contraire, conscient aujourd’hui comme son ainé hier que le monde dans lequel nous vivons est en train de muter. La pièce est un cri de révolte contre des lendemains qui ne chantent plus mais dont l’écho se répercute en des appels à la vigilance, à la solidarité et à l’entraide. Tel est l’hymne de cette Amérique -là, si près de nous.

Sarah Authesserre

Du jeudi 16 au samedi 18 janvier 2020, Théâtre Garonne (1, avenue du Château d'eau Toulouse, 05 62 48 54 77, theatregaronne.com)
Texte : Serge Kribus
Mise en scène : Paul Pascot
Assistante à la mise en scène : Florine Mullard avec Edward Decesari et Maurin Ollès
Avec Edward Decesari et Maurin Ollès
Scénographie : Christian Geschvindermann et Paul Pascot
Création lumière : Dominique Borrini
Création son : Léo Croce et Paul Pascot
Costumes : Séverine Thiébault
Production : Compagnie Bon-qu'à-ça
Coproduction : Pôle Arts de la scène, Friche La Belle de Mai, Théâtre La Passerelle- Scène nationale de Gap et des Alpes du Sud,  Théâtre du Bois de L'Aune d'Aix-en-Provence