Le Pavillon Mazar - L'Ours caillassé



ON S'Y REJOINT ? - adresses toulousaines
  


ÊTRE NÉ QUELQUE PART

Cet automne, on pouvait entendre de drôles de phrases – "Je crois que je vais faire l'ours pour soutenir Merci." Faire l'ours. Endosser une chaude fourrure, s'encager. Vivre un moment de sujétion immobile et muette au Pavillon Mazar, sous notre regard amusé, vaguement honteux –  nous, voyeuses d'une heure, scruteurs d'un soir.


Ne pas rappeler ici les jalons, si nombreux, juste observer le chemin de cette bande d'obstinés menés par Joël Fesel et jusqu'à il y a peu, Solange Oswald. Vingt-trois ans en cet espace insolite, témoin architectural d'un autre temps, un temps zolien. Vingt-trois années, ce n'est pas une petite durée. Vingt-trois ans ça fait grand, ça fait institution locale, au regard des rotations commerciales qui agitent l'hyper-centre, une enseigne chassant l'autre. Ça laisse le temps de tisser, d'explorer, de continuer à vouloir, de reprendre son souffle pour des années encore, si on n'est pas sommé de plier bagages. Explorer la chose artistique, au croisement du théâtre, de la littérature et de la recherche plastique. S'occuper à déplacer le regard. (Toujours aimé devoir chercher, dans les créations du groupe, où poser l'œil – lever vers, plonger dans, s'éloigner de l'épicentre théâtral, suivre une ligne de biais... – et devoir négocier cet appel visuel avec les autres sens. Il y a une véritable histoire entre Merci et la notion d'espace. C'est une coursive faite philosophie, une pensée en pavillon, en ring, en craquements de bois. Et cette histoire accroît le drame de l'éviction.)

"Le tribunal a tranché et évalué le prix de notre rêve. Cette somme nous serait versée et il ne nous resterait donc qu’à partir. Seule la procédure d’appel en cours nous permet d’en repousser quelque peu l’échéance."

Il faisait à peine nuit et pas bien froid encore, quelque chose comme 18h, en octobre dernier. Au bar du Matin, place du marché des Carmes, je me laissais conter l'ours par Céline Maufra et Joël Fesel, autour d'une bière. Céline était colère. Joël aussi, qui souriait pourtant, ne cachant pas son enthousiasme face à cette métaphore poilue et mal léchée, dont il égrenait, avec une gourmandise d'ursidé intellectuel, les nombreux échos. C'était, ce soir-là, une pensée en ordre de bataille, et ça n'avait rien d'une bataille rangée. Evoqué par le plasticien, l'animal promenait sa grosse truffe dans une sémiotique joyeuse et tentaculaire – ces ours de nos montagnes réintroduits puis tués, cet héritage freak des montreurs de foire, Shakespeare et sa théorie de l'acteur aux abois... Symbole d'un ensauvagement en perte de vitesse, une belle bête réduite en tapis pour millionnaires. Et jusqu'à la rue sainte-Ursule, dont vous parleront d'autres conteurs, si vous patientez une demi-heure place de la Bourse, en fin de journée.

"Aujourd’hui encore l’artiste est prié d’aller « jouer » plus loin, là où une vieille friche pourrait contenir, à l’écart encore et encore, son impertinence. Pourtant son biotope n’est pas à l’écart, il est bien au cœur névralgique de l’agora, dans l’histoire même de la cité, là où ses griffures restent dangereuses."

La question est profonde, elle n'a pas à diviser. A Tarbes, le Parvis côtoie un centre commercial, aux frontières de la ville. L'association qui a vu naître cette scène nationale a défendu, la bave aux lèvres aussi peut-être, un projet en miroir avec celui de Merci. Elle a voulu amener le théâtre vers les foules qui si rarement le côtoyaient ; or les foules, le week-end, ont l'esprit pratique et adapté à leur porte-monnaie.
Tout se défend. Livrer le cœur d'une ville à la restauration et aux magasins de luxe n'a rien de plus réjouissant que de voir l'essentiel de la population ignorer l'existence même des théâtres. Et que dire de ceux qui vont porter la chose dans la profondeur des campagnes, dans un étourdissant silence médiatique. Tout s'entend et doit s'entendre. Plutôt que d'opposer les bastions, sans doute n'y a-t-il qu'une fondation à respecter, sans quoi tout s'effrite : on ne déplace pas l'artiste qui se choisit un territoire, quel qu'il soit. C'est profondément nier ou ignorer le terreau dont se nourrit la création. Qui est chose vivante.
Parmi les propositions quotidiennes de L'Ours caillassé, une conférence aura lieu le 24 janvier à 20h avec Alice Pfeiffer du Facteur urbain (Rennes), en plein dans le sujet : la place de l'artiste dans la Cité.


"Entre-sort. On entre, on regarde et on sort."

Tournez autour, le lieu a comme été conçu pour.
Mazar joue avec ses murs, profite une fois encore du ricochet qu'il offre aux regards. Pendant quinze jours, une trentaine de comédien•ne•s vont, en soutien et pour le geste, se relayer et occuper cette cage aux fauves. Ils y bougeront peu. Une image silencieuse, pour fixer le réel à travers le symbole ; un groupe artistique aux abois.


L'image est triste, mais ce n'est pas le style de la maison que de tirer la gueule. Samedi dernier, Ludor Citrik acceptait de piéger son clown derrière les barreaux – il y tâtait ses cuisses et appendices. Pas spécialement austère, l'escapologue. Des rencontres sont prévues, ça devrait causer, suivez le programme sur les réseaux sociaux.
Ils ne l'ont pas choisie pour rien, cette période. Les municipales approchant, nous entrons dans un laps d'audition maximale, des oreilles qu'on ne voit jamais sont soudain de sortie ; tout ursidé gagne à tester la surdité de ses élus. Sait-on jamais, si une bonne meute le mettait aux abois, le grognement de l'ours Merci pourrait parvenir aux oreilles de qui peut le sauver.


Manon Ona

Jusqu'au 26 janvier, tous les jours sauf le lundi
De 16h à 21h, entrée en continu
Pavillon Mazar (5 bis, rue du Prieuré à Toulouse)

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