DES CARAVELLES ET DES BATAILLES - Eléna Doratiotto et Benoît Piret


ETATS CRITIQUES - théâtre, cinéma, danse, littérature



crédit photo : Hélène Legrand


Ode au rien 


Au milieu des spectacles tapageurs de la saison théâtrale, la pièce d’Eléna Doratiotto et Benoît Piret fait l’effet d’un film d’Eric Rohmer tombé en plein festival de cinéma gore ! Conte poético-politique belge, Des Caravelles et des Batailles immerge le spectateur dans un microcosme déterritorialisé aux rituels étranges, à l’instar du personnage d’Andréas – Jules Puibaraud vu dans J’abandonne une partie de moi que j’adapte – débarquant dans une communauté isolée de l’agitation du monde moderne et de ses préoccupations. Tout comme lui, on ne sait pas où l’on est. Quel est cet endroit merveilleux où des femmes et des hommes tout droit sortis d’un rêve ne vivent de rien, n’ont aucune obligation professionnelle et n’ont que faire de la fonction sociale de l’autre ?  Tout être, tout étranger, est ici le bienvenu. On ne lui demande rien. On l’accueille tout simplement. Mieux, on l’attend, on l’espère.
« Comme c’est beau ! », « comme c’est incroyable ! » s’extasie Andréas, émerveillé par l’atmosphère du lieu et la délicatesse de ses hôtes. Et comme ce spectacle est beau, fascinant et dérangeant. Son audace inouïe ne tient nullement en des effets sensationnels ou en la suppression de quatrième mur ! C’est au contraire par une antithéâtralité assumée que se font jour ses questionnements métaphysiques vertigineux sur le théâtre et le monde. Et c’est dans sa légèreté décalée et joyeuse que se place son geste politique. L’on n’assistera à aucun drame, coup de théâtre, à aucune blague potache, l’on n’y verra encore moins de personnage pétomane ou d’effusion d’hémoglobine et l’on n’y entendra jamais de musique assourdissante. Dans ce théâtre d’acteurs – d’une finesse et précision exceptionnelles  – tout devient possible grâce à la puissance d’évocation. A l’intérieur de cette boite noire, réduite à son essence même, les choses n’existent que parce qu’elles sont nommées. Tel ce polyptique d’un artiste anonyme du XVIe siècle sur la grande bataille de Cajamarca qui fait la fierté du lieu des Caravelles et des Batailles, et que nous, spectateurs, ne verrons que dans notre imaginaire, décrit par les personnages. Au public de combler l’attente et l’absence dans un dialogue riche et lumineux avec la pièce. Comme dans le roman de Thomas Mann La Montagne magique dont s’inspire le spectacle, les protagonistes sont envoûtés par l’environnement, habités par la nature, la rêverie, épris de jeux, d’art et de littérature. Conversations et activités en apparence futiles rythment leur quotidien. La lenteur, et non l’ennui, est leur devise. L’harmonie avec le temps et avec les autres, leur mode de vie. Les rapports humains sont pleins, attentionnés, prévenants, les dérapages pardonnés. Dans ce monde-là, on se vouvoie, on se donne du  monsieur,  du madame et on rédige des lettres sans fin et des romans inachevés. L’un d’entre eux s’imagine avoir le Prix Nobel de littérature ? Qu’à cela ne tienne, les cinq autres lui improviseront une cérémonie de remise de prix avec tapis rouge et cocktail dinatoire. Ici, la rentabilité n’a pas sa place, on remet l’imagination au centre de sa vie et on s’enivre du seul présent. Une philosophie politique qui rappelle celle du Raoul Collectif dont fait partie Benoît Piret… Ou celle encore des Banalystes, ces autres héritiers du Situationnisme, qui en marge de notre monde néolibéral célèbrent en petit groupe d’initiés le rien, le quotidien et investissent poétiquement l’insignifiant, le banal. A l’ère de la vitesse, du virtuel, de l’individualisme et du spectaculaire, ces épicuriens désinvoltes créent des îlots où l’utopie s’avère possible. On entendra dans le "Gloire aux vaincus !" de Monsieur Gürkan (Gaëtan Lejeune) en référence à la série de tableaux dépeignant la chute du peuple Inca, un cri de célébration à tous les promeneurs solitaires et autres déserteurs des cadres sociétaux normés. « Ici c’est le plus bel endroit du monde » écrit Andréas dans une lettre aux ajouts de post-scriptum infinis. Il est des spectacles comme des lettres qui pourraient ne pas avoir de fin, où l’on voudrait voir le point final sans cesse repoussé.

Sarah Authesserre


- Du mardi 3 au jeudi 5 mars à 20h au Théâtre Sorano, Toulouse

-  Mise en scène :  Eléna Doratiotto, Benoît Piret
- Avec Salim Djaferi, Eléna Doratiotto, Gaëtan Lejeune, Anne-Sophie Sterck, Jules Puibaraud, Benoît Piret
- Scénographie : Valentin Périlleux
- Regard scénographique, costume : Marie Szersnovicz
- Création lumière / régie générale : Philippe Orivel
- Régisseur plateau : Clément Demaria
- Assistanat à la mise en scène : Nicole Stankiewicz