LA DISPUTE - MOHAMED EL KHATIB

ETATS CRITIQUES - théâtre, cinéma, danse, littérature

crédit photo : Yohanne Lamoulère / Tendance Floue


Faites des gosses ! 


« Est-ce qu’on est vraiment la seule réussite de votre couple ? » demande aux spectateurs une petite brunette à la coupe au carré, avec des lunettes. « Vous pouvez réfléchir avant de répondre, ça changera… » renchérit un autre. Ambiance… Dans La Dispute –  pas celle de Marivaux mais celle de Mohamed El Khatib – une bande de mômes s’empare avec vitalité et espièglerie du plateau, prête à en découdre avec les adultes en général et les parents en particulier ! Pendant une heure d’un spectacle écrit par eux et avec eux sous la direction et avec la complicité du metteur en scène Mohamed El Khatib, des enfants de 9 ans nous font part de leurs préoccupations sur les séparations conjugales dont ils sont les victimes collatérales. Six filles et garçons qui nous disent bonsoir et nous exhortent à leur répondre avec un aplomb confondant, qui nous fixent dans les yeux avant d’entonner à la flûte à bec – instruments de tortures sonores subies par des générations de parents ! – les trompettes de Maurice Jarre du Festival d’Avignon ! Le plateau transformé en une gigantesque structure en Lego© se fait le terrain de jeu(x) et de discussions d’une bande de copains liée par leur condition d’enfants de couples séparés.  Comme s’ils étaient dans la chambre de l’un d’eux, à l’abri des regards des grands, ils se demandent pêle-mêle ce que signifie s’aimer, tenir des promesses, faire des enfants, les assumer. Des questions existentielles, universelles, à hauteur d’enfants, lancées parfois aussi en flèche au public, qui ne manque pas de réagir au grand bonheur de ces acteurs en herbe tout surpris encore de l’absence de quatrième mur au théâtre. Car c’est là le théâtre du réel de Mohamed El Khatib : témoigner depuis son propre vécu, parler vrai dans un présent sans cesse réinventé, être soi et non pas jouer un personnage. Le plateau envisagé comme un espace de partage entre scène et salle, fait toujours entendre des témoignages pris en charge par les protagonistes eux-mêmes, des gens ordinaires plutôt absents du théâtre : femme de ménage (Moi Corinne Dada), supporters de football (Stadium), parents orphelins de leurs enfants (C’est la vie)…  Orphelins, oui, puisqu’il n’existe pas de mot en français pour désigner des parents dont les enfants sont décédés. 
Ponctuée par trois séquences vidéos dans lesquelles des filles et des garçons de 7 à 9 ans s’expriment librement face caméra sur les conditions de la rencontre amoureuse de leurs deux parents, sur leurs disputes et l’annonce tant redoutée de leur divorce, les avantages et les inconvénients de la garde alternée, la pièce qui aurait pu empiler pathos, sentimentalité et joliesse racoleuse et piéger ces interprètes juvéniles dans un système artificiel, s’avère au contraire inattendue et fascinante, tendue entre fragilité, lucidité, innocence et pudeur.  Et puis, jamais le mot présence n’aura pris autant de sens ici, tant ces enfants qui n’ont pas encore appris à tricher – du moins au théâtre – sont campés dans une hyper authenticité, exigeant de nous la même qualité de présence. Et la vérité sortant toujours de la bouche des enfants, les petits arrangements et mensonges avec leur metteur en scène pour construire le spectacle seront finalement révélés à la toute fin, nous renvoyant dans un fou rire sur la réalité de tout ce qui a été dit… 

Après un passage au Théâtre Garonne les 31 janvier et 1er février derniers, La Dispute continue sa tournée à travers la France (avec 12 enfants en alternance) mais Mohamed El Khatib sera de retour au Théâtre Garonne, les 27 et 28 février prochains, en Conversation avec le cinéaste Alain Cavalier, dans le cadre du Festival In Extremis.  

Sarah Authesserre

La Dispute  
Conception et réalisation : Mohamed El Khatib
Avec Aaron, Amélie, Camille, Eloria, Ihsen, Imran, Jeanette, Maëlla, Malick, Ninon, Solal, Swann (en alternance)
Collaboration artistique : Vassia Chavaroche, Marie Desgranges
Scénographie :  Frédéric Hocké
Son :  Arnaud Léger
Vidéo et montage :  Emmanuel Manzano
Production :  Martine Bellanza
Production : Collectif Zirlib
Coproduction : Tandem scène nationale (Arras-Douai) ; Théâtre National de Bretagne (Rennes) ; Malraux scène nationale Chambéry Savoie ; Théâtre Garonne – scène européenne (Toulouse) ; Bois de l’Aune (Aix-en-Provence) ; La Coursive – Scène nationale de la Rochelle ; Théâtre de Choisy-le-Roi ; Théâtre du Beauvaisis – Scène Nationale (Beauvais) ; Théâtre de la Ville-Paris ; Festival d’Automne à Paris
Coréalisation : Théâtre de la Ville-Paris ; Festival d’Automne à Paris pour les représentations au Théâtre de la Ville-Paris