Le Cadavre dans l'œil (Cie Acétés)


EN FILATURE - carnets de création




"Dans la cohue me reviennent
les cordes
les pendus
le corps pendu de mon père
sur ce pont
8 novembre
qu'ils veulent
démolir"


Montant dans un train au départ de Toulouse, je réalise que je ne le connais pas du tout, ce Cédric Brossard. Cédric de Cahors, ai-je simplement noté sur mon calendrier. Courant septembre, nous avons brièvement échangé par mail, le nez dans le guidon – "on se racontera tout ça là-bas autour d'une bière". Lui ou moi, je ne sais plus. Un bon départ, simple. 


Octobre - Le Tracteur, Cintegabelle

"Là-bas". 45 minutes de Toulouse. Un bout de campagne à la frontière de l'Ariège, après le temps des tournesols. Le Tracteur (c'est le nom de ce corps de ferme dédié au théâtre depuis 20 ans), je l'ai connu en version estivale, sous l'accueil chaleureux, généreux, de Jean-Pierre Beauredon et Cathy Brisset, propriétaires des lieux pour quelques temps encore – le Tracteur est en cours de transmission à l'équipe du Grand Rond ; ce devrait être chose faite d'ici la fin de cette filature.
Je n'avais jamais passé la porte de la partie gîte, qui accueille les artistes en résidence. En la passant, la rencontre avec la compagnie Acétés est avant tout olfactive. Ça me rappelle un autre soir, une nuit de juillet. Jean-Pierre préparant de larges rations pour l'accueil public, vantant une de ces viandes en sauce dont il a le secret. Mais ce soir je suis avec Acétés et c'est Achille, le comédien, qui a cuisiné – je découvrirai vite le nom des épices favorites de l'équipe. Féfé, soumbala... 

Achille Gwem

On sait tout ce que raconte la cuisine, on sait la rencontre qui peut se faire du bout du nez, confirmée par les papilles. "Demain, c'est poulet-attieke, de la semoule de manioc fermenté", annonce Cédric dans la soirée. On sent que la chose a de l'importance, bien manger fait partie du programme.
21h30, Andy s'apprête à partir, nous nous serons juste croisés. C'est le danseur de la création, qui se souviendra longtemps de l'espace de jeu mansardé du Tracteur. Il me faudra attendre quelques mois pour le voir au plateau. Tous, d'ailleurs. Je suis venue pour découvrir leur univers, plutôt que le travail lui-même, car ils touchent la fin de cette résidence.

Andy Andrianasolo

Cédric me raconte l'histoire de la compagnie, une vraie bouffée d'oxygène dans mon univers théâtral. Comme le scénographe, Patrick, le lotois est amoureux de l'Afrique. L'expression le fera certainement sourire, par sa touche touristique, qui ne lui correspond pas du tout. Disons que l'artistique et la vie intime sont pour lui indissociablement liés à certaines contrées subsahariennes. Le Burkina Faso et la Guinée, en particulier.

Cédric Brossard

Patrick Janvier

Au fil de ses explications, Cédric égrène des noms propres, s'interrompt pour me demander si je suis familière de la géographie africaine. Zéro condescendance, sympa. La vérité, c'est que je ne le suis pas, enfin ni plus ni moins que la moyenne des Français. Et les entendre en parler, raconter l'histoire d'une compagnie chevillée à ces territoires, y gagne en plaisir. Je termine la soirée rivée à l'ordinateur, tapant frénétiquement les informations que le metteur en scène me donne, avant d'aller m'écrouler à l'étage, dans le confort des grandes chambres du Tracteur. Sur le mur, comité d'accueil ; je reconnais à ses pattes brunes une de ces araignées de campagne que l'automne fait invariablement rentrer dans les pièces sombres. Pas tout à fait prête à partir en Afrique, je crois !
L'Afrique où, répète Cédric, "tout est toujours plus gros".

Au matin, la porte-fenêtre m'ouvre un balcon. Si belle aube d'octobre. On est bien, à Cintegabelle, vraiment bien. J'ai cru tomber du lit mais j'ai été devancée par Achille, en pleine paperasse.


Au café, l'équipe fait un point Conakry. Lila, comédienne et costumière, prépare des livraisons internet de chaussures en Guinée. Achille y reprendra un rôle dans la précédente création d'Acétés, Bolando roi des Gitans. Une commande passée par Cédric à Gustave Akakpo, ouvrant ce qu'il projette comme une trilogie sur la "nouvelle" Françafrique – n'allez pas leur dire que c'en est terminé. La sainte Trinité dans son viseur : Bolloré/Bolando-Bouygues-Castel.

Lila Janvier

Pour chaque volet, un compagnonnage avec un auteur est prévu. Après Gustave Akakpo, commence désormais une nouvelle histoire avec Hakim Bah. Cédric m'explique comment il voit la chose : non pas une simple commande, mais une véritable rencontre de deux-trois ans, durant laquelle un premier texte (déjà édité) de l'auteur est monté. C'est ainsi que la compagnie se retrouve, en ce moment même, à travailler sur Le Cadavre dans l'œil, pièce publiée chez Lansman. Quant à la commande sur Bouygues, déjà lancée, elle s'intitulera Traque. Dieudonné Niangouna, auteur congolais, sera le troisième de cette trilogie francophone au long souffle.


Je les écoute me raconter la chose, découvrant des pans d'Histoire. Les prisons honteuses, je connais, mais plutôt celles d'Irlande du Nord. La pièce d'Hakim réveille les fantômes de Conakry, ceux du Camp Boiro. Où les prisonniers politiques de Sékou Touré avouaient tout et n'importe quoi sous la torture – "Dans le Livre Blanc, introuvable aujourd'hui, Hakim a recueilli de vieilles dépositions. Un gars qui avouait avoir travaillé pour Arsène Lupin. Personne ne connaissait, la déposition est restée."
A Boiro, on crevait en silence, bouche ouverte, suite à des "diètes noires". Cesser de nourrir et d'hydrater les prisonniers – efficace. 50 000 morts en moins de 25 ans. Pour l'exemple, par souci d'ostentation, quelques-uns étaient tout de même pendus. Certaines exécutions publiques avaient lieu sur un pont, le Pont du 8 novembre, détruit dans un silence assourdissant en 2012, au profit d'un échangeur.

25 janvier 1971 - DR

Cette disparition, la mémoire traumatique d'un pays passée sous silence, privée de monument, ce devoir d'amnésie collective, sont au cœur de la pièce. Le cadavre du titre est celui d'un père, dans l'œil et le souvenir de son fils, qui réveille les fantômes du camp Boiro.


Février 2020 - Théâtre du Pont Neuf

L'hiver est passé par là, je retrouve les hirondelles en plein montage à Saint-Cyprien. Depuis la porte du TPN, j'aperçois la bille et le large sourire de Cédric, chat du Cheshire au fond de la salle. Reconnexion humaine en quelques secondes, fluidité immédiate, je traverse les nouvelles de la compagnie en avance rapide – Acétés a passé novembre à Conakry, avec une reprise de Bolando et une première exploration de Traque, la prochaine création. Quant au Cadavre, il a circulé en région lyonnaise, à Ramdam, jusqu'aux Docks de Cahors. La pièce, qui a bougé dans les grandes et petites lignes, s'intitule désormais 8 novembre.


Les comédiens ne sont pas encore là mais en pleine scénographie s'affaire Etienne, le créateur lumières. Je m'installe sur les sièges si familiers – probablement le lieu toulousain où j'aurai vu le plus de compagnies au travail. Un module en bois est monté, une séduisante structure ajourée, dénichée par hasard au Tracteur, quelque chose qui permet de signifier dans l'abstraction, et de recevoir le corps du danseur.

Etienne Morel

Ça cause soudure et recherche de micro cardioide, pour le beatbox. Sans fil serait mieux, trop de déplacements. Et pour le comédien, un plus petit. Très cher, tout ça.

Le beatbox ? Aujourd'hui, je rencontre Roland Carbety, alias Mic Lee. Il alterne minutes de montage et flûte amérindienne. J'ai lu la nouvelle version de la pièce hier et il me tarde vraiment – vraiment – de découvrir le dialogue entre théâtre, danse et beatbox.

Roland Carbety

La nouvelle mouture du Cadavre dans l’œil commence par une référence à l'indépendance de la Guinée, en 1958. Et à ce pays déserté par la France, décolonisation ostentatoire où l'on se retira en détruisant les plans liés aux infrastructures, en anéantissant symboliquement les apports coloniaux, jusqu'aux médicaments. Pour l'exemple, encore. On sait l'Histoire de ces pays passant d'un mal à un autre, l'un induisant l'autre. Commence ainsi l'ère Sékou Touré, dans laquelle la France a tenté, et réussi, la déstabilisation.


"Le présent copule avec le passé
Le mépris fricote avec le mépris
Le monstre d'hier se réveille de son tombeau
Revient sous un nouveau visage
Perpétuer le mal"


Sur la fin du montage, les forces humaines finissent de converger. Roland débarquait de Montpellier, Cédric du Lot, Etienne du Tarn. Andy est descendu d'un train au départ de Bordeaux ; ligne A bloquée, il a patienté. Vers 18h, Achille arrive tout droit de Strasbourg. Même pépin, il a marché depuis Jeanne d'Arc. Toulouse a l'air fin.
Achille est en grande forme, on le sent à son entrée au TPN. De la bonne humeur au carré, une énergie qui remplit les quatre murs et contamine l'équipe (qui pourtant n'en manquait pas). Achille et son sourire perforé, son autorevendiqué "boulevard Charles de Gaulle". Vouualààà !


L'énergie, je la vois le lendemain se déployer au plateau, lors d'un premier filage. Sur un texte théâtral dont le régime principal est le monologue, l'empreinte hip-hop fait des miracles, creuse des respirations visuelles et sonores. L'approche n'est pas impliquée par la pièce, il a fallu cette envie de Cédric, extérieure au propos du Cadavre dans l'Œil, d'établir une esthétique urbaine en triangle sur scène – entre les spasmes beatbox de Roland, ceux, chorégraphiques, d'Andy, et la prise en charge de la partition par Achille. Le comédien rejoint de temps à autre le tempo musical, par un phrasé au ras du rap, ou franchement dedans.



 





J'ai faim,
moi aussi,
allez : pause.

L'équipe sort explorer la rue de la République. Comme tous les quartiers de centre-ville, Saint-Cyprien s'est gentrifié à grande vitesse, mais deux épiceries afro ont résisté – Cédric y a déjà repéré je ne sais quelle poudre d'escargots séchés. On pousse jusqu'à la naissance du Pont Neuf, dans un minuscule boui-boui vietnamien qui sent le vieux QG d'habitués. Le couple qui le tient est dévalisé.



L'après-midi, commence le travail d'affinage scène à scène. Dans le viseur de Cédric, les tableaux en tant que tels, mais également les transitions. La pièce mêle les strates temporelles, c'est assez acrobatique, d'autant que l'attention du spectateur peut vite quitter le texte et s'échapper dans le beat. Ayant lu, je sais. A voir ce que le public en comprendra.
Le présent de la déconstruction du Pont voit ainsi revenir, à travers la mémoire d'un enfant né au camp Boiro, les spectres du passé – paranoïa politique du régime, torture, exécutions publiques. Autocritique et délation, des pratiques qui rappellent celles de la Chine à l'heure de la Révolution Culturelle. Le régime Touré fut très proche de Pékin, du reste.
Le père se réincarne dans l'indignation du fils, l'enfance du fils se raconte face à la destruction du pont, rappelant les murs de cette prison-maison qui fut la sienne.

"Inventez-moi une consolation
qu'on m'arrête ces vacarmes
ne me parlez pas d'oubli"

Sur le Pont Neuf qui nous conduit au métro, au bar du TPN, sur les chaises fixes de la place Arzac – elle aussi joliment liftée, de ce revêtement rosé dont on va finir par lisser tout Toulouse, c'est à craindre –, je profite des interstices de la semaine, d'instants faciles à voler, pour mieux connaître ce crew théâtral. Je pensais, au jugé de leur complicité, qu'ils travaillaient ensemble depuis longue date.
Pour Patrick, certes, ça remonte. Cédric l'a connu adolescent, quand l'aîné de la compagnie intervenait à la MJC de Cahors ; puis retrouvé des années plus tard à Ouagadougou aux Récréatrales, dont il était (et est toujours), le scénographe.

Étienne, lui, a assuré en 2017 la régie générale pour les dix ans de la compagnie ; pas rien, manifestement le garçon était de taille à suivre le metteur en scène en Afrique.
Le DJ électro-funk a un gros tempérament, un humour acide, chambreur, et n'est clairement pas là que pour la lumière. Régulièrement, Cédric se détourne de sa posture d'observation en bord de plateau pour échanger, glaner son sentiment, les raisons de ses éclats de rire, de ses coups de gueule.
Andy ? A moins de 25 ans, c'est le cadet de l'équipe. Il s'est fait contacter par voie professionnelle, via son chorégraphe, à Bordeaux. Cédric cherchait un danseur hip-hop, il a reçu son profil. Le jeune danseur malgache aime la sape et promène dans les rues ces airs altiers de prince urbain tout droit sorti d'un clip.


Il boit du thé, râle contre le trop de pain, le trop de féculents et arrive une heure plus tôt pour "s'entraîner" – Andy ne parle pas d'échauffement, il a avec sa danse le rapport d'un sportif de haut niveau. Son portable aligne les morceaux de R&B, Andy les chante tant qu'il les danse, avant de scotcher tout le monde en déroulant du Hugues Aufray d'un air assumé ("dis-moi, Céline...")

Achille et Cédric, ça remonte à quelque chose comme 2009, 2011. Ils en débattent, ils ne savent plus trop. Certitude absolue, c'était à Ouaga, où le comédien finissait sa formation, après une longue traversée de frontières, sans papiers, depuis son Cameroun natal ("Il ne t'a pas raconté ça ? Il faut qu'il te raconte !") La compagnie tournait alors On veut Persée !, et au hasard de la vie, privée comme professionnelle, Cédric y est revenu, le lien a achevé de se nouer – "en 2014, pendant les Récréatrales on dormait chez lui, en direct du soulèvement populaire", aka la deuxième révolution burkinabè.


Achille occupe l'espace, très philosophe sous sa bonne humeur, plus grave qu'il n'y paraît sous la tapisserie de ses blagues. Si on le pousse, il raconte que non, faire sa place en France, pour un comédien récemment arrivé, ce n'est pas simple. Voire ce n'est pas du tout. Achille danse, part en reggae sur le plateau sous son bonnet rastafari. Il rentre à pieds du TPN jusqu'à son hébergement, Barrière de Paris, pour achever de vider le surplus de batterie.
Quant à Roland, c'est une histoire plus récente, une de ces rencontres au hasard d'un festival, Africajarc, où le beatboxer avait gagné un tremplin. Un soir de la semaine, monsieur part aux Docks faire la première partie de La Rue Kétanou.


Roland. Tranquillité souriante, accueillante. "C'est une épiphyte", diagnostique-t-il un jour où je ramène une plante verte acquise sur le trajet. Dans la pièce, il ne s'en tient pas au beatbox ni à sa loopstation ; il évolue sur le plateau, apprend à maîtriser les gestes du fakir – nom que l'on donne, au Burkina, à celui qui maîtrise l'art de servir le thé (une boisson épaisse, mousseuse de sucre et d'oxygène, grâce à ce geste vif et secret qui lui fait quitter l'ébullition sur brasero et passer d'une théière à une autre.


Les Burkinabè doivent pleurer de dépit face à cette eau maigre et amère dans laquelle on trempe nos sachets.)
Dans le rythme paisible et discontinu du travail, cent anecdotes, l'Afrique en kaléidoscope. Tandis qu'Andy s'échauffe, Cédric et Achille alignent les histoires de képi. Ces règles à géométrie très variable, inexistantes la journée, et qui deviennent l'argument et le jeu national pour le racket des militaires, la nuit tombée – "c'est la poésie des flics en Afrique", glisse le Camerounais en souriant.
Tradition toujours, un point lié aux costumes. Cédric a demandé à Lila d'incruster des motifs de pagne aux survêtements. Du pagne "Larmes de Sankara", dont il aime les teintes et les piments – "ça chauffe, ça pique". Pas sûr que le public en perçoive le détail ni la signification, mais un spectacle est aussi fait de ces petites marques personnelles. Le pagne, donc. Importé en Afrique par les Hollandais, le Wax, tissu protéiforme, résume assez bien les contradictions identitaires, entre l'héritage colonial et l'appropriation culturelle. Cédric me résume, en trois mots, toute la dimension sociologique du pagne, et notamment au sein du couple, où la tradition attribue aux différents tissus des significations précises, des postures affectives affichées publiquement. Moi, je pense aux oiseaux.


Comment travaille Acétés ? Avec une égalité d'humeur. Cédric ne passe jamais en force, il est même d'une étonnante discrétion, laissant/regardant faire, puis appliquant quelques remarques entre deux scènes, comme un chiropracteur. On sent que ça carbure à la tendresse, à l'humain.

Je termine la semaine par une vadrouille vidéo. Il fait un éblouissant soleil, Cédric embarque son trio pour capter un peu de matière visuelle. Je les suis/mène d'un pont à l'autre, de la rive gauche à la rive droite, mon rectangle solaire préféré ; les Toulousains voient de quoi je parle. Séduit par telle esplanade en bord de Garonne, tel mur de briques, telle volée de marches, le metteur en scène astreint son crew à des instantanés hip-hop en plein air, sous l'air intrigué des passants. Deux d'entre eux improvisent un beatbox avec Roland.






Arrive la fin de ma filature, je les laisse achever leur création sur une dernière semaine de résidence au TPN. Un pique-nique au soleil, quelques anecdotes africaines pour la route, un dernier filage avant le week-end, à bientôt messieurs, terminez bien.

Deux rendez-vous pour découvrir leur travail, leurs sourires et ce fragment d'histoire de la Guinée. Une semaine de création au Grand Rond, là maintenant, puis le festival d'Avignon, à l'Entrepôt. Andy s'inquiète déjà de la température.

Manon Ona


Du 3 au 7 mars au Théâtre du Grand Rond

Une pièce de Hakim Bah
Mise en scène : Cédric Brossard
Avec Achille Gwem (comédien), Andy Andrianasolo (danseur et comédien) et Mic Lee (musicien, beatboxer)
Scénographie : Patrick Janvier
Costumes : Lila Janvier
Création lumière : Etienne Morel