Le Voile noir - Anny Duperey


ÉTATS CRITIQUES - théâtre, cinéma et littérature



Épais comme le vide


Sur le rayon, le livre trompe. Il semble court, un de ces textes que l'on se sent de taille à avaler en quelques heures. Il faut le prendre en main pour pressentir l'erreur d'estimation. Son poids, dans mon édition de 1992 en tout cas, son poids annonce sa densité. De facture comme de contenu. C'est un petit livre en papier glacé, voilà entre autres pourquoi il pèse. Glacé pour rendre leur importance aux nombreuses photographies qui ancrent l'écriture. Glacé. Le mot résonne au-delà de ce point papeterie.
Je ne le voyais pas résister plus d'une semaine, j'aurai mis cinq mois à le lire. Singulièrement ramenée à l'échelle de la page, désireuse de faire durer cette rencontre, de l'étirer ; incapable, du reste, de poursuivre au-delà de quelques minutes de lecture. Trois petites pages et puis s'en va. Anny Duperey en dose homéopathique.


"On ne s'attaque pas impunément au silence et à l'ombre"

Le texte date. Une trentaine d'années de retard pour prétendre parler d'actualité, pas même une réédition récente pour justifier cet article – toujours ce format poche publié chez Seuil, parfois augmenté de Je vous écris, correspondance entre Anny et ses lecteurs (j'ai feuilleté la chose, le papier n'est plus glacé, dommage).
Le plaisir à plonger dans l'autobiographie est assez trouble. Un adolescent de troisième, face à cet incontournable du programme, me demandait il y a peu : "À quoi ça sert de raconter sa vie aux autres ?" Le sous-entendu était clair : n'y a-t-il pas, de la part de l'autobiographe, une forme d'indécence et de prétention ? À quel instant imagine-t-on que notre existence vaille d'entrer en littérature ? Face à cette interrogation, je brandis invariablement le même discours, en enseignante rompue aux provocations de ses élèves. Quelque chose comme l'écart entre le raconté et le racontant – la littérature ne doit rien à l'objet dont elle s'empare, cet objet peut n'être rien, gagne sans doute à n'être rien, l'écriture est extraction, blabla.
Des considérations bien inutiles ici. Dans Le Voile noir, Anny Duperey n'écrit pas sa vie. Elle n'exprime pas le plein, elle s'efforce de dire les gouffres, les abysses. L'impuissance à se rappeler. Le verrouillage de sa mémoire est d'ordre psychanalytique. Je peux rappeler la raison, l'énorme, mais il est pénible de rendre la valeur de ce livre à travers le piquant du fait divers. Allons-y, peut-être l'ignorez-vous : Anny a huit ans, et un nouveau-né pour petite sœur, quand ses jeunes parents meurent asphyxiés au monoxyde de carbone dans la salle de bain familiale, à quelques mètres d'elle, restée au lit. Dix détails auraient pu les sauver de cette mort tragiquement stupide. A commencer par son propre lever. Mais levée quand appelée, peut-être serait-elle morte, elle aussi. Insoluble engrenage du drame.


"Comment faire pour forcer cette porte close de ma mémoire ?"


Ses huit premières années d'existence ont sombré sous l'effet du traumatisme. L'adulte part ici en quête de l'occulté, de cette Atlantide qu'elle espère pouvoir redécouvrir, en explorant ses profondeurs, en sondant les eaux troubles. L'écriture est dès lors accouchement. Douloureux sans charge pathétique ; viscéral sans impudeur. Une tentative d'enfanter une version de soi disparue en même temps que tout souvenir du père et de la mère. Le Voile noir est un effort en marche, une bataille livrée au présent, ligne après ligne.
La romancière se résout tardivement, dans sa vie, à développer les négatifs de son père, enfermés dans une commode. Ils sont l'ancre de l'encre. Elle les scrute à l'infini, espérant briser les verrous. L'image révélée en chambre noire peut-elle devenir à son tour ce révélateur chimique des souvenirs ? Ce livre est une recherche d'un temps irrémédiablement perdu. "Déjà plus de cent pages, écrites avec peine ou soulagement, dans le désordre, plus de cent pages, deux ans presque à fouiller ma mémoire, et pas un mot sur vous, mon père et ma mère."
La lire, c'est plonger avec elle dans le vertige de l'amnésie. Si l'humain est être de mémoire, comment affronter cette fracture entre l'enfance que l'on eut et l'adulte que nous sommes ? Comment tolérer l'oubli, l'impossible réminiscence, qui rend imperceptible l'addition des années – mince feuille et non pas digne pavé, dès lors qu'on se souvient mal. Le Voile noir pourrait être cette œuvre chevillée à un drame si personnel qu'il ne susciterait aucun écho, sinon une curiosité morbide ; au contraire, plus surement que le très-plein de l'autobiographie, son vide interpelle nos propres failles mémorielles. N'avez-vous jamais observé une photographie où vous figurez, en vous heurtant à un sentiment d'inconnu, d'altérité, d'irréconciliation de vos moi passés ? La lecture du Voile noir peut s'excentrer de la question du deuil, l'inclure ou la dépasser.
Cinq mois de lecture. Et hier matin, terminé dans une seconde de tristesse. Sans doute était-ce la durée pour honorer la longue, tendre et violente obstination de cette quête.

Manon Ona