LE JOLI MAI - CHRIS MARKER ET PIERRE LHOMME (1963)

DANS LE RETRO – souvenirs et autre madeleines


photo DR


SOUS LE CIEL DE PARIS


On connaît Pierre Lhomme, très grand chef opérateur français, à qui l’on doit la photographie de non moins grands films tels que La Maman et La Putain, L’Armée des ombres ou encore le premier opus de Patrice Chéreau La Chair de l’orchidée et Camille Claudel de Bruno Nuytten. Pierre Lhomme est associé aussi au nom du réalisateur Chris Marker pour un film dont la sortie en salles en 1963 avait été interdite par la censure : Le Joli Mai. Tout à la fois documentaire, poétique, philosophique et politique, il fut tourné deux mois après les accords d’Evian, après la fin de la guerre d’Algérie, en mai 1962, dans les rues de Paris. L'embarras du gouvernement par cet objet cinématographique est à l'image de celui de ces Parisiens qui, interrogés par Pierre Lhomme et Chris Marker sur la situation politique en France, préfèrent baisser la tête ou passer leur chemin. Surtout quand les deux co-réalisateurs abordent les évènements de février de la même année, lorsque neuf personnes trouvèrent la mort au métro Charonne, au cours d’une manifestation pacifiste, réprimée à coups de matraques et grilles de fer par la police, sur ordre du préfet Maurice Papon et du président De Gaulle. Lhomme et Marker filment un Paris au plus près des visages et des rues, en ce printemps 62 : un prêtre ayant renoncé à la religion pour se ranger du côté des syndicalistes, un vendeur de costumes à la gouaille délicieusement parisienne, pris en étau entre sa femme et son patron, une mère de famille de 9 enfants, euphorique à l’annonce de l’attribution d’un logement HLM à Aubervilliers, contre ses deux pièces cuisine du moment... Nous y faisons connaissance de personnages hauts en couleurs et attachants : ici, Pierrot le taxi, peintre du dimanche, là, un inventeur de sous-marin de poche ! D’autres anonymes y livrent un regard terrible sur la France, tel ce jeune Algérien, fraiseur de métier, victime de racisme ordinaire mais n’entretenant pour autant ni haine ni colère envers le pays colonisateur. Edifiant aussi le témoignage de cet étudiant béninois  – dahoméen à l’époque – qui se remémore son arrivée en France, en lutte à la fois contre les croyances autour de l'homme blanc véhiculées par ses ancêtres et contre les préjugés racistes des Français persuadés d'être les grands vainqueurs de l'Histoire. Ces regards divers dessinent le tableau d’un pays en pleine mutation et reconstruction, où l’on voit émerger les grands ensembles immobiliers et la télévision et les cuisinières à gaz faire leur apparition dans les foyers même les plus miséreux. Un portrait aussi de Français en quête d’un bonheur simple, un brin matérialiste, peut-être, mais surtout loin de cette guerre dont on évite tant de parler… Si cet état d’esprit et ces modes de vies nous paraissent lointains au regard d'aujourd'hui et ces façons de s'exprimer souvent naïves et même maladroites à nos oreilles contemporaines, elles sont toujours dignes et respectables, constituant une véritable archive de l'Histoire française. 
On reconnaitra la voix du narrateur, celle d'un compagnon de route des Français, Yves Montand, qui vient documenter les images d’un Paris contrasté, marqué au fer rouge par la guerre d’Algérie, un Paris où les mouvements sociaux font rage, un Paris où certains quartiers vivent sans eau et électricité, en ce début des années 60…
Le Joli Mai fait se côtoyer intelligemment l’intime et le collectif, le subjectif et l’objectif, l’anecdotique et le politique, les quartiers populaires comme la rue Mouffetard et les grands monuments, la parole de l'homme de la rue et celle d'ingénieurs et architectes. L’ensemble y est iconoclaste, mais cohérent, captivant et drôle avec toujours ce regard facétieux de Chris Marker qui par son art du montage ou ses choix de cadrages apporte un contrepoint tendre et humoristique à cette oeuvre de mémoire devenue un classique. 

Sarah Authesserre

Le Joli Mai, un film documentaire de Chris Marker et Pierre Lhomme 

Avec la voix de Yves Montand
Musique : Michel Legrand