FEMMES, FEMMES - PAUL VECCHIALI (1974)


DANS LE RÉTRO - souvenirs et autres madeleines


photo DR


L’une chante, l’autre aussi


Véritable révolution cinématographique, Femmes, femmes s’inscrit dans l’esprit libertaire des années 70. Si le film de Paul Vecchiali emmené notamment par son égérie Hélène Surgère est une œuvre enchanteresse, il est soulevé par une lame de fond désespérée. 

Voici Hélène, fausse ingénue, aussi blonde et de blanc vêtue que Sonia est brune et parée des noirs atours de la tragédienne. Actrices sur le retour, l’une s’accroche, quand l’autre a jeté l’éponge. On n’en saura guère plus sur les liens qui les unissent, hormis un appartement qu’elle partage dont les fenêtres donnent sur un cimetière et un mari dont elles sont divorcées ; un certain et mystérieux Julien qu’on ne verra jamais mais qui ne manquera pas d’être évoqué de façon éloquente. Pourtant, ces femmes-là sont liées à la vie à la mort par une sororité exceptionnelle. Sonia court les cachets, aime les rôles dramatiques – celui d’Andromaque surtout – mais ne s’illustre guère que dans de piètres prestations pour la télévision. Hélène qui a renoncé à toute vie sociale, ne sort jamais de l’immeuble, effectuant des ménages chez des voisins et de menus travaux d’écriture ou de couture pour faire tourner la maisonnée. Leurs grandes confidentes sont les stars des années 30 et 40 dont les innombrables photos tapissent les murs de l’appartement et leur fidèle compagnon, le champagne qui se débouche par bouteilles, du matin au réveil jusqu’à la nuit tombée. Cette fantaisie loufoque et débridée laisse sourdre en vérité une société en souffrance et même en sursis. Ça sent la France malade, alcoolique, seule, indigente. Lorsque Sonia et Hélène ruinées et acculées par la faim seront poussées hors des murs protecteurs de leur appartement, pour se vendre, une lumière du jour crue et agressive révèlera un Paris mortifère : prostituées, commerçants mesquins, alcooliques et passants indifférents composent le sinistre tableau d’une ville ravagée par la misère et l’individualisme. Mais comme chez Jacques Demy, les héroïnes chantent pour supporter le sordide, valsent sur des musiques virtuelles pour s’oublier, jouent la tragédie grecque ou le théâtre de marionnettes pour parler de l’argent manquant, des enfants absents, de l’amant courant d’air. « Oui, croyez-moi, pour vivre dans la vérité, jouez la comédie » exhorte la citation d’Albert Camus en amorce du film. La comédie que se jouent Hélène et Sonia est le dernier rempart à la solitude, à la misère affective, à l’incommunicabilité entre les sexes, à la déchéance humaine et sociale. Des purs moments de comédie musicale s’invitent aussi, en une échappée belle, mais les chants y sont désabusés, n'évoquant que des rêves d'ailleurs ou de vie autre.
Paul Vecchiali et son co-scénariste Noël Simsolo adoptent ici le point de vue de leurs deux héroïnes qui ont conservé leurs prénoms d’actrices : Hélène Surgère et Sonia Saviange (la sœur de Vecchiali). Un regard féministe qui les amène à égratigner la gente masculine et même à se railler eux-mêmes ! Au rang de ces messieurs brocardés, on retrouve en effet Noël Simsolo qui y interprète un homme quitté, égocentrique et immature mais aussi Michel Delahaye endossant le rôle ingrat du docteur, grand échalas maladroit qu’Hélène et Sonia se plaisent à faire tourner en bourrique. Sous la focale post 68 d’une caméra sans concession, les hommes ne sont qu’infantilité, grossièreté et lâcheté. Mais les femmes n’échappent pas non plus à ce regard qui met à nu des frustrations éprouvées par leur détermination à se ranger de l’amour, du sexe et des hommes. 
On sera encore dérouté aujourd'hui par ce mélange de tons et de genres et par ces dialogues la plupart du temps improvisés, à la causticité féroce. Un objet cinématographique dérangeant et profond qui marqua fortement Pier Paolo Pasolini, au point de faire rejouer aux mêmes actrices une des scènes du film dans... Salo ou les 120 journées de Sodome.


Sarah Authesserre


Femmes, Femmes de Paul Vecchiali (1974) 
Distribution : Hélène Surgère, Sonia Saviange, Noël Simsolo, Michel Duchaussoy, Michel Delahaye, Liza Braconnier,...
Scénario : Paul Vecchiali et Noël Simsolo
Dialogues : Paul Vecchiali et Noël Simsolo
Montage : Paul Vecchiali
Photographie : Georges Strouvé
Son : Antoine Bonfanti