UN ETÉ AVEC HOMÈRE - SYLVAIN TESSON

ETATS CRITIQUES - théâtre, cinéma et littérature




Suivez l’aède !


« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » écrit Du Bellay en 1558 - vers célèbre repris depuis, dans une non moins célèbre chanson française. Mais de quoi en réalité est-il le plus heureux le héros d’Homère ? De son voyage de 20 ans chargé de multiples péripéties ou de son retour bien mérité dans ses pénates en son royaume d’Ithaque ? 
Heureux aussi le lecteur qui aura entre ses mains le petit livre nourrissant et revigorant de Sylvain Tesson Un été avec Homère. Nul besoin pour s'y plonger d’aller s’isoler dans un pigeonnier sur une île des Cyclades au bord de la mer Égée, comme son auteur l’a fait pour l'écrire. Mais il faut bien admettre que la présence irradiante d'un soleil d'été offrent ici un cadre propice aux chants baignés de photons d’un Homère vénérateur de la Terre, revisités par la plume de Tesson. 
Sylvain Tesson refuse le pensum « Le monde change ! Il faut l’accepter ! » Non, il ne s’inflige pas « la dégradante obligation d’être de son temps » selon une formule d’Hannah Arendt. Ce vieux loup solitaire et prince des chats ne s’enthousiasme pas pour la science, n’a cure des nouvelles technologies et encore moins des réseaux sociaux – cette version numérique de la flaque d’eau de Narcisse – et de toutes autres réalités augmentées d’une planète de plus en plus rétrécie. Il est un grand voyageur curieux et émerveillé des richesses du cosmos, qui consent au monde, comme il le dit si joliment, arpentant à bicyclette, à cheval ou à pied, les steppes d’Asie centrale, l’Himalaya et le Tibet, vivant en ermite pendant six mois de l’année dans une cabane en Sibérie, ou éprouvant l’itinéraire des évadés du goulag tel que rapporté par Slawomir Rawicz dans son livre A marche forcée, en 1955. On comprend alors aisément que cet amoureux de la Terre et du vivant est fait de l’aède aveugle son compagnon de route. 
Petit manuel de résistance, Un été avec Homère nous invite à entrer dans le poème, à faire connaissance avec notre père à tous, à nous imprégner de ses chants sublimes qui nous guideront peut-être dans le brouillard de notre temps. Car en effet, selon Tesson, à quoi bon ouvrir les journaux du matin quand tout est dit dans les quinze mille vers de L’Iliade et les douze mille de L’Odyssée qui depuis 2500 ans ne cessent de nous renvoyer à notre condition humaine, à la fois grandiose et médiocre ? Bref, rien de nouveau sous le soleil de Zeus : les hommes s’espionnent mutuellement à l’échelle de la planète, s’entredévorent et forcent par leur folie la nature écorchée vive à sortir de ses gonds. 
C’est pendant l’été 2017 que Sylvain Tesson a raconté et commenté, lors d’une série d’émissions sur France Inter, les récits et les images de L’Iliade et de L’Odyssée. Ce sont ces mêmes chroniques retranscrites qu’il nous livre sous la forme d’un ouvrage séquencé en chapitres courts et ponctué d’extraits des deux poèmes imprimés en caractères bleus, étayant ses remarques. On lui pardonnera les répétitions et redites qui courent à travers les thématiques, dues probablement à la forme orale initiale, fluctuante. Qu’importe, Tesson est un brillant styliste ; il nous entraine avec un art du récit et des métaphores sur les champs de bataille de Troie, où les dieux jouent aux dés le sort des guerriers mortels dans L’Iliade, il nous fait vivre le retour semé d’embuches d’Ulysse, auprès de Pénélope et de son fils Télémaque dans L’Odyssée. De sa plume piquante et non consensuelle, il commente et éclaire ici avec l’œil d’un chroniqueur politique, là avec celui d’un critique de cinéma, ou encore celui d’un philosophe ou d’un écologiste, les mythes grecs. Il met ainsi en lumière notre proximité, notre dialogue intime avec les personnages homériques, met en exergue l’écho de leurs quêtes et aventures avec notre époque, dans des questionnements existentiels. Quel est le sens de notre vie ? Sommes-nous libres ou soumis à un destin ? Qu’est-ce que la liberté ? Tel Ulysse, nous rêvons d’aventure mais goûtons la sédentarité. Tel Achille, nous courons à regret davantage après la gloire et le renom, qu’après la perspective d’une bonne vie. Vanité, orgueil, démesure, tentations, arrogance, vacuité, barbarie, mais aussi soif d’apprendre, sens de l’hospitalité : l’âme humaine est invariable, seules les époques changent. Constant, l’homme d’aujourd’hui, comme celui d’hier, se dirige inexorablement vers son propre baissé de rideau. Pourquoi alors chercher autre chose que ce dont nous disposons ici et maintenant ? « Les lendemains ne chanteront pas puisqu’ils n’existent pas ! » écrit avec acuité le païen Tesson. Homère nous mettait déjà en garde, il y a 25 siècles, contre l’hubris : l’insatiabilité de l’homme à piller la terre, son ardeur inextinguible à créer une autre réalité au fur et à mesure qu’il dégrade celle qui l’entoure. Bientôt le Scamandre nous fera payer de jouer les démiurges et cela a déjà plus que commencé. 
Enfin, Sylvain Tesson interroge une autre figure immuable et nécessaire : celle du héros dont la gloire ne consistait pas du temps des Grecs à dépasser le million de clics mais à être chantée par un poète devant une assemblée. Qui est-il ce héros de notre temps ? Un grossiste en gadgets digitaux nommé Mark Zuckerberg qui nous prescrit des horizons grisâtres, ceux de la « prospérité » et du « confort » ? A cette perspective, il oppose l’analyse d’Hannah Arendt, encore une fois, qui nous exhorte à trouver en chacun de nous son héros homérique, à mesurer nos vertus à l’aune de nos frères et sœurs Ajax, Hector, Ulysse, Achille, Hélène.. Et si finalement ce héros se cachait dans la simple figure d’un gardien de cochons, le porcher d’Ulysse qu’Homère qualifie de « divin » ? A savoir : un être sans masque exhalant la vérité pure, un homme réel et bon en somme, en accord avec lui même, modestement dressé dans le rayonnement de l’existence. Qui peut se targuer d’une telle épithète ? s’interroge Sylvain Tesson à la fin de son essai. Il nous faudra plus d’un été pour y réfléchir. Et au besoin, on pourra s’aider de deux guides  L’Iliade et  L’Odyssée, deux invitations à inventer sa vie.

Sarah Authesserre